Image du Blog segur.centerblog.netPar Claude Marcil

La prison, comme châtiment, est une invention récente. Pendant longtemps, en fait jusqu’au XIXe siècle, les condamnés étaient exécutés, torturés, exilés ou humiliés en public. Les prisons, plus précisément les cachots, n’étaient qu’une étape avant le jugement. On y mettait, pêle-mêle, les femmes et les hommes, les adultes et les enfants, les meurtriers et ceux qui ne pouvaient payer leurs dettes. La justice était d’une telle sévérité que les peines de prison étaient rares. En Angleterre par exemple, 200 délits étaient passibles de la peine de mort et, encore en 1772, un juge envoyait à l’échafaud une jeune femme qui avait volé du pain pour nourrir ses enfants. Mais l’année suivante, John Howard devenait shérif de la prison de Bedford et amorçait une réforme qui devait abattre un système qui durait depuis des millénaires.

LES DEUX PIONNIERS

Né en 1726, John Howard hérite très tôt de la fortune de son père, un commerçant aisé. Capturé par des pirates, lors d’un voyage, il connaît aussi bien les prisons surpeuplées que les donjons humides, noirs et sales. Lorsque, finalement, il retourne en Angleterre, sa vocation est trouvée : réformer les prisons.

À cette époque, presque la moitié des prisons communes d’Angleterre sont la propriété d’individus qui les exploitent à leur compte. Dans ces PME indépendantes, les prisonniers paient pour tout et tout se vend. Traditionnellement, le poste de shérif est purement honoraire. Mais lorsque John Howard entre en fonction à la prison de Bedford, il entreprend d’améliorer le sort des détenus. Puis il visite d’autres prisons,aussi bien en Angleterre que sur le Continent.

Il résume avec une extrême précision le fruit de son expérience dans The State of the Prisons, qu’il imprime à ses frais avant de le distribuer gratuitement. Ce livre scandalise la population, qui exige l’intervention du gouvernement ; celui-ci met alors sur pied une commission d’enquête. John Howard y témoigne comme expert, convainc le Parlement et amorce ainsi une série de réformes dans les prisons anglaises. Howard ne devait pas en voir les résultats ; il meurt en 1790 en visitant des prisons de Russie.

Elizabeth Fry

Mais le mouvement de réformes se poursuit grâce à de nombreux bénévoles, dont une jeune femme, Elizabeth Fry.

Au début du XIXe siècle, une jeune et riche anglaise, Elizabeth Fry, influencée par les progressistes quakers, entend parler pour la première fois des horribles conditions de vie à la prison de Newgate, qui se dresse dans un des quartiers les plus vieux et les plus tristes de Londres. Quatre cent femmes y sont entassées dans quatre petites pièces. Vêtues de haillons, elles n’ont ni lit, ni installations sanitaires, ni chauffage, ni ventilation, ni même lumière. Elizabeth Fry et ses amis quakers apportent des vêtements chauds, donnent des cours de couture et y font renaître l’espoir.

En février 1813, Madame Fry écrit à trois de ses enfants, John (9), William (7) et sa fille Richenda (5) :

I have lately been twice to Newgate to see after the poor prisoners who had poor little infants without clothing, or with very little and I think if you saw how small a piece of bread they are each allowed a day you would be very sorry.

I could not help thinking, when there, what sorrow and trouble those who do wrong, and they have not the satisfaction and comfort of feeling among all their trials, that they have endeavoured to do their duty.

I hope, if you should live to grow up, you will endeavour to be very useful and not spend all your time in pleasing yourself.

Puis en 1817, elle organise une association de bénévoles pour aider les détenues. En même temps, elle commence un lobbying actif auprès des administrateurs de la prison et des législateurs, pour qu’ils s’occupent enfin du sort des détenues. Elle demande également que les hommes soient séparés des femmes, qu’on tienne compte de leur âge pour la classification des détenues et qu’on leur procure du travail et un minimum d’éducation. Les réformes se succèdent, gagnent toute l’Angleterre, puis le Continent. Elle lutte contre la peine de mort, fonde des associations pour les femmes qui sortent de prison, tout en enseignant aux détenues et à leurs enfants divers métiers en vue de leur retour dans la société. Elle demande que l’on nomme des femmes à des postes de responsabilité administrative.

Le Parlement britannique l’invite à venir expliquer aux députés comment traiter les détenus des prisons anglaises. C’était la première fois que l’on invitait une femme, autre que la reine, à venir parler au Parlement. À leur tour, les pays européens font appel à ses services afin d’humaniser leurs prisons et de créer des programmes de réinsertion sociale. À sa mort, en 1845, la réforme des prisons pour les femmes est bien amorcée, alors même que, de l’autre côté de l’Atlantique, d’autres Quakers, s’inspirant de John Howard, créent les premiers pénitenciers.

Scènes dans les prisons militaires du Québec : l’exercice du boulet (1871)

Howard croyait fermement que les prisonniers devaient être isolés et occupés afin qu’ils se repentent. Les Américains, indépendants depuis peu, se demandaient comment séquestrer des hommes dangereux de façon humanitaire et sécuritaire, tout en les gardant à l’abri de la corruption et de la « contamination » morale.

Les méthodes sécuritaires efficaces – chaînes, boulets – étaient considérées comme cruelles ; il fallait trouver autre chose. C’est en Pennsylvanie, le pays des Quakers, qu’on trouva une solution : l’isolation complète du détenu afin qu’il fasse pénitence.

Ce fut la naissance des pénitenciers. Dans certains d’entre eux, l’isolation était complète. Le prisonnier, portant un numéro sur son uniforme, vivait et s’occupait d’artisanat dans sa cellule, et n’avait de contacts avec personne. Dans d’autres pénitenciers, les détenus travaillaient ensemble, mais en silence.

Dans les deux cas, la discipline était stricte, le travail obligatoire et la cellule individuelle. Les détenus mangeaient et dormaient seuls. Il n’y avait que les gardes, l’aumônier et les représentants des sociétés bénévoles qui pouvaient leur adresser la parole.

En conséquence on construisit des pénitenciers sur le modèle de la roue, avec un noyau central commun d’où partaient des rayons de cellules. Comparés au système des cachots surpeuplés, l’incarcération était en effet un progrès et, à l’époque, on était fier de ces institutions massives et muettes qui devinrent le modèle standard en Occident. On devait retrouver la même philosophie et la même architecture aussi bien en Europe qu’au Canada, particulièrement à Kingston, Bordeaux et Saint-Vincent-de-Paul. Les premiers à prendre conscience des lacunes de ce système furent les descendants spirituels de John Howard et Elizabeth Fry.


Eastern State Penitentiary. Source de l’image: opacity.us…

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Prison des patriotes « Au Pied-du-Courant » en 1839. Dessin de J. Duncan.

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LES DESCENDANTS SPIRITUELS

Au Canada, les bénévoles s’organisèrent lentement. Il y eut d’abord des groupes religieux qui enseignèrent la bible à des détenus. Puis virent des sociétés comme Prisoner’s Aid Association qui convoqua à Toronto, en 1891, le premier congrès pénal du Canada, durant lequel on demanda la classification des détenus selon le crime, la ségrégation de certains criminels et la mise sur pied de tribunaux pour les adolescents. Au Québec, le première du genre fut la société John Howard, fondée à Montréal en 1892 grâce à l’Église anglicane et au Y.M.C.A.

S’inspirant directement de John Howard et d’Elizabeth Fry, des bénévoles, humanistes ou religieux, regroupés ou non, luttent pour l’abolition des châtiments corporels dans les prisons et les pénitenciers, pour la séparation des mineurs et des adultes et pour la fin des exactions de la part des autorités. Les émeutes qui secouent les pénitenciers entre 1932 et 1935 leur donnent raison.

Plus tard, en 1962, l’Émeute de Saint-Vincent-de-Paul est provoquée par le refus des autorités de distribuer du papier à cigarettes aux détenus. Une enquête publique est menée par le juge Archambault à la suite de l’émeute. Son rapport s’est inspiré des recommandations des sociétés bénévoles et, particulièrement, de celles de la société John Howard.

Pendant les années qui suivent, les groupes de bénévoles – l’Armée du Salut, la Société d’orientation et de réhabilitation sociale (Québec), les sociétés diocésaines, de même que les sociétés John Howard et Elizabeth Fry – continuent à s’occuper des détenus en vue de leur réintégration sociale.

Mais elles sont conscientes qu’aujourd’hui comme hier, la vie carcérale ne prépare pas au retour en société. Au fait, c’est John Howard lui-même qui fut à l’origine de l’expression qui dit que les prisons sont des « écoles du crime ».

Les prisons sont des endroits qu’on finit par quitter. Quelques détenus meurent, d’autres deviennent fous, mais c’est un fait souvent oublié que la plupart ne demeurent pas en prison. Ils rejoignent la société et c’est alors que, souvent débute une seconde sentence.

LA SECONDE SENTENCE

L’expérience a montré que les prisonniers relâchés après de longues sentences étaient complètement désorientés au moment de leur libération. Sous l’influence des sociétés de bénévoles, on a admis le principe de libérer graduellement les détenus avant leur retour définitif dans la société. En 1955, la société Elizabeth Fry supervisait ainsi la première femme à profiter de cette mesure. Deux années plus tard, la John Howard supervisait à son tour le premier détenu libéré graduellement.

Depuis, le système s’est perfectionné, surtout depuis la mise sur pied d’une autre idée de la John Howard, les maisons de transition qui permettent aux détenu(es) de renouer avec la réalité et de se préparer à une existence indépendante. Un exemple  est celui de la maison de transition Thérèse Casgrain, dirigée par la société Elizabeth Fry, qui dessert la prison Tanguay de même que l’ « aile québécoise » du pénitencier de Kingston.

LA MAISON CASGRAIN

La Maison Thérèse-Casgrain, située en plein cœur de Montréal, accueille 15 pensionnaires dont l’âge varie entre 18 et 55 ans et qui ont été condamnées à des sentences de deux ans et plus, pour des délits allant du vol au meurtre en passant par la possession ou le trafic de drogue.

Des animatrices les conseillent, assistent aux audiences pour leur libération conditionnelle ou à leur procès et aident à leur trouver un emploi. Pendant leur séjour, d’une durée moyenne de sept mois, les détenues retrouvent un foyer plus à l’image de la réalité, justifiant le terme de « maison de transition ».

Même si l’État occupe de plus en plus des secteurs autrefois réservés aux bénévoles, il restera toujours de la place pour ces sociétés qui, par leur expérience, aident les détenus de façon tangible : argent et emplois, bien sûr, mais aussi et surtout conseil et soutien émotif. Ainsi, au Québec, la société John Howard, qui fonctionne sans interruption depuis 1892, est devenue une division du Centre des services sociaux Ville-Marie, mais son travail se poursuit aussi bien auprès des anglophones, sa clientèle traditionnelle, que des francophones.

Aujourd’hui, comme il y a deux siècles, les sociétés John Howard et Elizabeth Fry visent à améliorer les services correctionnels et à informer le public sur la criminalité, ses causes et les actes susceptibles d’aider les détenus.

Aujourd’hui encore, les prisons comme les pénitenciers ne sont pas, et ne peuvent pas être flexibles et adaptables au point de pouvoir traiter et guérir tous les « résultats humains » des maux de notre société.

Mais ce sont les communautés elles-mêmes, grâce entre autres aux bénévoles, qui peuvent établir les services nécessaires. Elizabeth Fry terminait ainsi une lettre au roi de France : « Chaque fois que vous bâtissez une prison, pensez que, peut-être un jour, vous ou vos enfants occuperez une cellule. »


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