Été 1942, les Gaspésiens savent que la guerre est arrivée chez eux. Une torpille a percuté un rocher à Saint-Yvon; on a recueilli les survivants d’un navire coulé par des sous-marins à Cloridorme et à Pointe-au-Père; plus tard, les Gaspésiens ont reçu l’ordre de calfeutrer leurs fenêtres et de couvrir d’un enduit spécial les phares de leurs voitures. La censure ne peut cacher l’évidence: la bataille que se livrent dans lvAtlantique les sous-marins allemands et les marines alliées se déroule maintenant entre le golfe Saint-Laurent et Métis-sur-Mer.

Lorsque le fleuve a été fermé aux convois, tout le monde, militaires inclus, a conclu que les sous-marins allemands avaient gagné la bataille du Saint-Laurent. Lorsque, des années ou des décennies plus tard, les historiens ont pu lire les archives déclassifiées de la Kriegsmarine, ils ont eu un choc: les Allemands avaient non seulement perdu la bataille de l’Atlantique, mais aussi celle du Saint-Laurent.

Les héros de ces deux batailles sont des civils et leurs escortes.

Aussi bien l’amiral Leonard Murray, qui commandait les forces alliées sur la côte atlantique, que le Premier ministre britannique Winston Churchill ont répété que les marins, souvent canadiens, de la navire marchande ont été les vrais vainqueurs de la Bataille de l’Atlantique.

Sans eux, l’Angleterre aurait été tout simplement étranglée par les sous-marins allemands. Sans eux, il n’y aurait pas eu de débarquement en Normandie et Dieu sait comment la guerre aurait fini.

Pourtant, ces héros ont été rapidement oubliés. Terre-Neuve leur a édifié un discret monument. C’est un peu mieux pour les escortes: on a conservé à Halifax la corvette Sackville, un tout petit navire de guerre qui ressemble à un gros remorqueur et qui ne semble pas mériter le détour. Et pourtant!

1939 Le 3 septembre, à 9 heures le soir, un sous-marin allemand coule le paquebot Athenia, à trois cents kilomètres à l’ouest des îles britanniques; 112 des 1150 passagers sont noyés.

La Bataille de l’Atlantique commence. C’est la plus longue bataille de l’Histoire, débutant le jour de la déclaration de guerre pour finir cinq ans et huit mois plus tard, quelques jours après le 8 mai 1945.

En 1918, les Alliés avaient vaincu l’Allemagne. Mais la Grande-Bretagne était passée à deux doigts d’être étranglée par les sous-marins (Unterseeboote) qui coulaient ses navires de ravitaillement. Elle avait eu, in extremis, l’idée de regrouper les navires marchands en convois escortés par des bâtiments de guerre.

C’est pourquoi, si le traité de paix signé à Versailles accorde à l’Allemagne une toute petite armée et une poignée de vieux navires, il lui est formellement interdit d’avoir des sous-marins.

L’encre du traité n’est pas encore sèche que la Kriegsmarine commence à tricher. Dès 1922, elle donne à des Allemands qui gèrent un bureau d’ingénierie maritime hollandais le mandat de planifier des sous-marins modernes. Elle les fait construire, très discrètement, en Finlande et en Espagne où ils sont testés par des marins déguisés en touristes. L’école pour sous-mariniers est en Turquie.

En 1933, Hitler prend le pouvoir. Il n’a jamais caché son opposition au traité de Versailles, qu’il répudie deux ans plus tard. Hitler va mettre sur pied l’armée, l’aviation, la marine dont il a besoin. Hitler a été soldat, seule l’armée l’intéresse. «Sur terre, je suis un héros, sur mer un lâche». Pour la marine, il fait confiance à l’amiral Erich Raeder, un Prussien de la vieille école.

L’amiral Raeder confie à Karl Dönitz la responsabilité des U-boote. La Kriegsmarine veut alors construire d’immenses sous-marins qui pourraient mener des batailles d’artillerie avec les gros navires de surface britanniques.

Dönitz trouve l’idée profondément ridicule. Plus un sous-marin est gros, plus il est difficile à manoeuvrer, plus il lui faut du temps pour plonger.

Quant aux batailles d’artillerie…

Le 28 septembre, à Kiel, il prend le commandement d’une petite flotille de neuf U-Boote avec laquelle il va pouvoir tester ses théories sur la guerre sous-marine. Dönitz va se révéler l’un des meilleurs tacticiens navals du siècle.

Il sait que la Grande-Bretagne est vulnérable. Le pays est le plus gros importateur du monde. Du blé au pétrole en passant par le beurre, tout arrive par bateau. La moitié de la nourriture est importée, les deux tiers des matières premières. Pour nourrir ses 50 millions d’habitants, pour survivre comme pays, la Grande-Bretagne doit, absolument accueillir chaque mois, des milliers de navires marchands. Sinon, elle va tout simplement mourir d’inanition, physiquement et financièrement.

Il a fait ses calculs: pour couper les lignes maritimes de la Grande-Bretagne, il lui faut 300 sous-marins (100 sur le chemin d’aller ou de retour du théâtre d’opérations, 100 en maintenance et pour reposer l’équipage et l’autre centaine au combat).

Dönitz expédie à Berlin mémoire sur mémoire, rapport sur rapport, pour demander plus de sous-marins. La Kriegsmarine n’est pas intéressée. Dönitz prépare quand même ses hommes à la guerre en les soumettant à un entraînement particulièrement rigoureux. Par exemple, chaque U-Boot doit faire soixante-six attaques en surface et autant submergé avant de commencer à pratiquer son tir de torpilles.

Fin 1938, Raeder présente son plan Z à Hitler, essentiellement construire une gigantesque flotte capable d’affronter la marine britannique. Des sous-marins mais aussi dix battleships, quatre porte-avions et 70 destroyers. Hitler approuve en précisant à l’amiral que la flotte doit être prête en 1946 et qu’il n’y aura pas de guerre avec la Grande-Bretagne avant cette date.

Le 1er septembre, Hitler envahit la Pologne. Quelques heures plus tard, Hitler sacrifie le plan Z de Raeder et ordonne de construire des U-Boote. Les chantiers navals de Hambourg, Brême et Kiel se dépêchent de redévelopper la main-d’oeuvre. En attendant, Dönitz dispose en tout et pour tout de 57 U-Boote.

Le 3 septembre, l’Angleterre déclare la guerre à l’Allemagne. À 13 h 30, Dönitz donne à ses U-Boote l’ordre d’attaquer. Vingt-deux U-Boote sont déjà tapis autour des îles Britanniques, surtout aux abords de l’îlot de Rockall, tout au nord, point de passage de nombreux bateaux britanniques.

Le plus à l’ouest est l’U-30, commandé par le lieutenant Fritz Lemp, 26 ans. Il coule l’Athenia par erreur.

La nouvelle du torpillage soulève une vague d’horreur dans le monde. Aux États-Unis, on est profondément outragé d’apprendre que 22 citoyens américains ont péri.

Après le torpillage de l’Athenia, Churchill ordonne de mettre sur pied un système de convois. Quatre jours après le début de la guerre, le 7 septembre, un premier convoi quitte la Grande-Bretagne. Le 16, un premier convoi canadien part d’Halifax; 4 500 kilomètres d’océan le séparent de la Grande-Bretagne, soit une quinzaine de jours de mer. C’est le début de la plus importante opération de ravitaillement de l’Histoire.

Les convois

À l’ouverture du conflit, la Marine canadienne part de rien ou presque: quelques milliers d’hommes, quelques navires, dont quatre dragueurs de mines et huit destroyers.

Deux de ces destroyers protègent le convoi jusqu’à Terre-Neuve. Le convoi est ensuite sans escorte jusqu’aux approches des îles britanniques où convergent toutes les routes maritimes et les U-Boote… là où l’attendent des unités de la Royal Navy qui l’escortent jusqu’au port de Liverpool.

L’Amirauté britannique est calme et confiante, sa flotte dépasse largement celle de la Kriegsmarine et elle s’attend à une confrontation de bâtiments de ligne. Elle n’a que dédain pour les sous-marins et encore plus pour ses commandants. Avant la guerre, lors des exercices de la flotte, elle ordonnait aux sous-marins de se retirer dès la tombée de la nuit. Quiconque rappelait que durant la Grande Guerre les U-Boote avaient pourtant attaqué de nuit, en surface, se faisait répondre: «Nous avons l’Asdic.»

L’oeil sous-marin: la grande illusion

L’Asdic, placé sous la coque, envoie sous l’eau des ondes sonores qui partent à la recherche d’un obstacle. Lorsqu’elles le rencontrent (un U-Boot par exemple), elles rebondissent et repartent vers l’émetteur sous forme d’écho avec un «ping-ping» caractéristique. L’opérateur de l’Asdic peut en déduire la distance et la position du sous-marin. Ainsi, plus les ondes reviennent rapidement, plus le sous-marin est proche. On l’avait testé par température idéale avec un personnel expérimenté… Concluant!

L’Amirauté croit que ses destroyers et ses porte-avions peuvent patrouiller, trouver les U-Boote grâce à l’Adisc, les attaquer, les couler et libérer la voie pour les navires marchands. Un peu comme la cavalerie. Inspirant!

Funeste illusion. D’abord, il y a tout simplement trop d’océan et pas assez de navires. Ensuite, l’Asdic installé sous la coque ne repère rien à la surface de l’eau. Enfin, c’est un appareil délicat qui confond allègrement un sous-marin avec des baleines, des bancs de poissons, etc. Seuls les opérateurs les plus expérimentés – ou les plus intuitifs – obtiennent de bons résultats. Ajoutons qu’on ne l’avait installé que sur 220 navires de guerre.

Toutefois, malgré l’avis de bien des amiraux, dont le premier lord amiral, Winston Churchill, peu avant la guerre, avait commandé aux architectes navals de faire les plans de navires d’escorte, rigides, petits et rapides. S’inspirant des navires qui chassaient les baleines, les architectes avaient pondu deux modèles d’escorte, la frégate et sa version plus petite, la corvette.

Facteur décisif, construire ces navires n’exige pas une main-d’oeuvre hautement spécialisée. Aussi, l’Amirauté passe une commande urgente aux chantiers navals de la Grande-Bretagne et aux petits chantiers canadiens, Saint-John, Québec, Kingston etc., qui peuvent les construire rapidement.

«Cheap and Nasties («bon marché et malfaisantes») – Churchill.

Avec sa coque arrondie, sa flottabilité légendaire, la corvette est probablement le navire le plus inconfortable jamais construit. Standards minimums: ni revêtements antidérapants sur les ponts, ni brise-lames qui fait que ceux-ci sont noyés à chaque vague. Si elles se manoeuvrent prestement et peuvent résister aux pires tempêtes, c’est parce qu’elles rebondissent sur les vagues «comme des bouchons de lièges saouls par mauvais temps», écrivait un auteur. Elles rebondissent également par temps calme. Les marins disent qu’elle pourrait tanguer sur de l’herbe mouillée.

Mais elles vont être essentielles dans l’Atlantique parce que dès les premières semaines de la guerre, la confiance de l’Amirauté dans l’Asdic a volé en éclats humiliants. Parmi ses défauts, la portée de l’Asdic ne dépasse pas un kilomètre et demi, moins qu’une torpille allemande. Le 17 septembre, le U-29 coule de deux torpilles rien de moins que le Courageous, un porte-avions, l’un des fleurons de la flotte britannique. Durant le seul mois de septembre, les Britanniques perdent 41 navires.

Puis vient l’humiliation ultime.

Gunther Prien

(1,23 MB – 30 secondes)

Dans la nuit du 13 octobre, Günther Prien, déjouant les filets d’acier, s’introduit à l’intérieur même de la base navale britannique hautement protégée de Scapa Flow puis torpille et coule le cuirassé Royal Oak, en endommage un autre, et réussit à s’échapper.

Les bonzes de l’Amirauté comprennent enfin à quel point les U-Boote sont redoutables et que leur situation est précaire.

Une Amérique désespérément neutre

Le Président Roosevelt et quelques hommes de son entourage ont réalisé dès le début de la guerre qu’il sera impossible aux États-Unis de s’isoler sur son continent. Mais ils représentent une petite minorité.

Les Américains (le grand héros national Charles Lindberg en tête), toujours révulsés par les sacrifices de leurs soldats lors de la Première Guerre, ne veulent plus se mêler des chicanes européennes.

D’ailleurs, avec une vingtaine de pays du continent, les États-Unis ont créé en octobre une zone neutre interdite aux bâtiments des pays en guerre, large de quelque 500 kilomètres et qui s’étend des rives canadiennes jusqu’à l’extrémité de lvAmérique du Sud.

Toutefois, en novembre, Roosevelt réussit à faire accepter au Congrès la clause «cash and carry» (payez, emportez) qui permet aux aux Français et aux Britanniques d’acheter tout ce qu’ils veulent aux États-Unis, armes inclues. Deux conditions: ils doivent payer comptant et transporter eux-mêmes la marchandise sur leurs propres navires.

En Europe, c’est la «drôle de guerre». Depuis la capitulation de la Pologne, c’est le calme plat sur la frontière. Quelques escarmouches entre patrouilles françaises et allemandes, quelques coups de main et c’est tout.

Sur mer, la flotte britannique surveille la Manche et la Mer du Nord, obligeant les U-Boote à faire un long détour par le nord de la Grande-Bretagne avant de se poster au large de l’Irlande, là où les navires marchands doivent nécessairement passer.

Les U-Boote évitent les convois, protégés par l’aviation jusqu’à 300 kilomètres à l’ouest de l’Irlande. À la fin de l’année, ils ont coulé 114 navires, pratiquement tous des navires isolés. Dönitz n’a perdu que neuf U-Boote.

En avril 1940, Hitler attaque le Danemark, la Norvège et ordonne aux U-Boote de protéger le transport des troupes allemandes. En mai, les Britanniques occupent l’Islande, une colonie danoise, et construisent un aérodrome et une base navale. Le 10 mai, Hitler lance ses troupes à l’assaut des Pays-Bas, de la Belgique et de la France.

Churchill, désespéré, demande des destroyers au Président Roosevelt. La réponse de Roosevelt arrive le 16 mai. Il ne peut rien promettre.

Depuis le début de l’offensive à l’Ouest, Dönitz et son État-major ont les yeux fixés sur la France, plus précisément sur le Golfe de Gascogne face à l’Atlantique.

À Willemshaven, le commandement a un train en attente, chargé de torpilles avec le personnel et le matériel nécessaire pour l’entretien des U-Boote. Le train part le 23 juin, le lendemain de l’armistice avec la France. Deux semaines plus tard, un premier U-Boot, le U-30, commandé par Lemp, arrive à Lorient pour se réapprovisionner.

Les Allemands sont maîtres des côtes atlantiques de la Norvège à l’Espagne. L’Angleterre ne peut plus compter sur la flotte française et se prépare à l’invasion allemande. Elle a même prévu en cas de défaite d’envoyer sa flotte dans le vaste port bien abrité de Gaspé.

Au début de 1940, les stratèges de la Marine canadienne avaient projeté une modeste base navale à Gaspé, avec quatre ou cinq yachts armés pour protéger le golfe des U-Boote. Avec la menace d’une invasion de l’Angleterre, le Canada commence de sérieux travaux d’aménagement pour accueillir éventuellement la flotte britannique.

Quand, en 1987, le réalisateur Wolfgang Petersen cherchera un endroit pour filmer l’excellent «Das Boot», il choisira La Pallice où les bunkers sont toujours intacts. Alors que le Troisième Reich devait durer mille ans, seuls les abris de sous-marins du Golfe de Gascogne sont susceptibles de durer aussi longtemps.

À Lorient, Brest, La Pallice, St-Nazaire, Bordeaux, des bunkers massifs en béton jaillissent de terre. Les portes ont près d’un mètre d’épaisseur, les plafonds jusqu’à sept mètres et supportent un autre toit ou parfois une série de toits. Les bunkers de Lorient, les plus gros, peuvent abriter simultanément 28 U-Boote.

L’amiral Karl Donitz

(1,69 MB – 42 secondes)

Le 1er septembre, Dönitz s’installe près de Lorient. Devant lui, le champ de bataille, l’Atlantique où se joue le sort de l’Angleterre.

Fini le long détour par le nord de l’Écosse; 700 kilomètres de moins à faire avant d’attaquer, l’équivalent d’une semaine de voyage.

Pendant toute la guerre, Dönitz doit composer avec la même donnée constante: un tiers des U-Boote est toujours à leur base pour l’entretien, les réparations ou pour se ravitailler en torpilles; un tiers est sur la route du retour ou du combat; un tiers est en chasse.

Bref, il ne peut garder plus d’une dizaine de U-Boote à la chasse dans l’Atlantique.

Son arme principale: le U-boot Mark VII.

Inside a Type VIIC U-Boat

(Vidéo, 59 secondes)

Le sous-marin

Les images nous montrent habituellement la partie au-dessus de l’eau d’un sous-marin: la tourelle, le canon, etc. Mais tout cela n’est que la carapace et n’a pas plus de liens avec le coeur du sous-marin que le capot d’une voiture avec son moteur.

Imaginons un tuyau d’acier en forme de cigare de 60 mètres de long, quatre mètres et demi de large au milieu, où l’on peut plus ou moins se tenir debout, encombré de tuyauteries, de manettes, de volants, de soupapes, d’appareillages et de torpilles.

Le sous-marin n’existe que pour transporter ses quatorze torpilles et les lancer vers l’objectif à la vitesse de 55 kilométres à l’heure. Malgré ses quelque six mètres de long et son poids de deux tonnes, chaque torpille est une arme très délicate qui exige des soins constants.

«C’est que ce ne sont pas de simples projectiles, mais de véritables submersibles miniatures dont les mécanismes sont fort complexes. Elles sont munies non seulement de gouvernes de direction, comme n’importe quel bateau, mais aussi de gouvernes de plongée. Il s’agit, en somme, de petits sous-marins autonomes transportant des charges de 350 kilos de trinitrobol.» (Lothar-Günther Buchheim, Le Styx, Albin Michel, p. 108.)

La plupart du temps, les U-Boote naviguent en surface au moteur diesel, à une vitesse d’environ 33 kilomètres à l’heure, soit la vitesse d’un cycliste et de la majorité des escorteurs.

Mais ils sont alors extrêmement vulnérables aux avions, aux destroyers, frégates et corvettes. Quatre vigies, toujours attachées à un harnais, dos à dos, épaules à épaules; chaque homme scrute un quart de l’horizon. À cause de leur hauteur très réduite, les sous-marins ne peuvent voir qu’une zone également réduite.

Par temps clair et mer calme, ce qui est peu fréquent, ils peuvent repérer la fumée d’un convoi à 80 kilomètres. La plupart du temps, ils ont une visibilité de 40 kilomètres.

En cas d’alerte, le U-Boote plonge en 20 ou 30 secondes environ et peut descendre jusqu’à 120 mètres et plus.

Sous l’eau, impossible d’utiliser les moteurs diesels, l’équipage serait asphyxié en quelques minutes. Le U-Boot se déplace à la vitesse d’un marcheur, environ 7 kilomètres à l’heure (14 au maximum) grâce à ses moteurs électriques alimentés par d’énormes batteries pesant 50 tonnes. Mais pendant quelques heures seulement, car les batteries s’épuisent vite. Les sous-marins doivent alors faire surface afin de les recharger, ce qui prend environ huit heures.

Le 2 septembre 1940, Roosevelt fait un geste symbolique: les Américains, toujours officiellement neutres, prêtent aux Britanniques 50 vieux destroyers, en échange d’un bail de 99 ans sur des bases dans les Caraïbes et à Terre-Neuve (alors colonie britannique). Ces destroyers sont essentiellement des boîtes de conserve, mais Roosevelt envoie ainsi un signal politique à ses amis comme à ses ennemis. Les élections sont prévues pour novembre; s’il est réélu, il s’engagera encore plus.

Les meutes grises: une tactique originale

Seul Dönitz est conscient que la Bataille de l’Atlantique va être gagnée ou perdue par les sous-marins, pas par la flotte de surface.

Poses de mines autour des îles britanniques, missions de protection en Norvège… Depuis le début de la guerre, Dönitz n’a pu essayer la grande idée qu’il mûrit depuis des années, qu’il a testé en temps de paix dans la Baltique: la tactique de la meute, la Rudeltaktik. C’est le bon moment.

Les navires isolés sont de plus en plus rares; les navires marchands traversent maintenant l’Atlantique par convois; les rapides, départ d’Halifax, en une dizaine de jours; les lents, en deux semaines au départ de Sydney. La Grande-Bretagne peut fournir quelques escortes autour de l’Irlande et de l’Islande, mais ensuite les navires sont sans aucune protection jusqu’en Amérique.

C’est là, justement là où Dönitz va déployer ses lignes de U-Boote et, pour la première fois, expérimenter la tactique des meutes. Enfin!

Il faut d’abord repérer un convoi. Pas évident! Un convoi de 45 navires occupe en mer, huit kilomètres carrés, est une poussière dans les quelque 16 millions de kilomètres carrés de l’Atlantique Nord.

Mais Dönitz peut compter sur quelques atouts: le B-Dienst, le service de renseignement de la Kriegsmarine, déchiffre une partie des messages de l’Amirauté; des stations d’écoute, à Lorient, en Allemagne, en Espagne (clandestines), peuvent capter les signaux des convois même éloignés et, par triangulation, les localiser approximativement. Le poste de détection du U-Boot peut capter le bruit d’un convoi à 100 kilomètres, un navire à 20 et peut distinguer entre le bruit d’un navire marchand et celui d’un navire de guerre.

Finies les attaques isolées. Chaque U-Boot devient un éclaireur au service des autres.

Aussitôt qu’un U-Boot découvre un convoi, il le prend en filature et prévient le Quartier général. Celui-ci ordonne aussitôt aux autres U-Boote à proximité de le rejoindre à vitesse maximum (donc en surface).

Puis ils plongent et attendent. La nuit venue, ils remontent à la surface. Regroupés comme une meute de loups, profitant de leur silhouette fine et basse sur l’eau, qui leur permet de se confondre avec les vagues, ils se glissent dans les convois sans être détectés et attaquent.

Grâce à la radio, tout peut être coordonné d’un poste central. Ils vont détruire le commerce de la Grande-Bretagne en décimant les convois avec les meutes. Dönitz a expliqué cette tactique dans la revue spécialisée Nautilus en 1938…

Comme l’écrit perfidement le Commander Tony German, «It should have been required reading at every British naval school». (The Sea is at our Gates: the History of the Canadian Navy, p. 68.)

La première meute

Le 30 août, le B-Dienst déchiffre un message qui précise le rendez-vous d’un convoi, le SC 2, 54 bateaux, qui s’est formé dans l’estuaire du Saint-Laurent avec son escorte. Le rendez-vous aura lieu le 6 septembre. Dönitz n’a que quatre U-Boote disponibles dans l’Atlantique. Il en envoie deux.

L’attaque se déroule comme Dönitz l’a enseigné: un premier contact est pris le 6 septembre. Le lendemain, l’U-47 (Prien, le héros de Scapa Flow) coule trois bâtiments à la suite. Des escortes arrivent. Prien attend jusqu’à la nuit du 8 et coule un quatrième cargo. Le lendemain, le U-28 attaque à son tour. Un cinquième cargo est coulé.

Durant la nuit du 21 septembre, un convoi rapide, le H.X.72, composé de 41 navires marchands, est attaqué. Quatorze navires sont coulés.

L’escorte, troublée, est certaine qu’au moins deux sous-marins ont participé à l’attaque et qu’ils se sont coordonnés.

Le cas du convoi SC7 va enlever les derniers doutes à ce sujet. Trente navires appareillent la première semaine d’octobre.

Otto Kretschmer

(1,33 MB – 33 secondes)

Le 16 octobre, l’U48 coule un navire isolé. C’est peut-être un retardataire?

L’U48 cherche, repère un autre navire. Il fait partie d’un convoi qui s’étire sur plus de 30 kilomètres. Lorient est prévenu. Cinq sous-marins se précipitent.

Le 17, ils coulent trois navires, le lendemain onze navires, le surlendemain, onze. Kretschmer en a coulé sept à lui seul.

Otto Kretschmer, l’un des meilleurs commandants allemands, a inauguré une tactique audacieuse: il se place sur l’arrière du convoi puis le remonte en surface. Une fois au milieu du convoi, il lance ses torpilles et plonge. Il se laisse alors dépasser par le convoi, avant de recommencer une attaque.

L’arrivée à proximité du convoi HX 79 (49 navires) détourne l’attention de la meute qui s’en prend à ce dernier, les 19 et 20 octobre, et coule 12 navires supplémentaires.

En 48 heures, la meute a coulé 37 navires.

C’est le triomphe de la tactique de Dönitz. De juin à décembre, les U-Boote coulent 343 navires.

Winston Churchill ne s’y trompe pas. Il écrit dans ses Mémoires: «La seule chose qui m’effraya vraiment pendant la guerre fut le péril sous-marin. Cette bataille m’inquiétait bien plus fortement que les combats pleins de gloire qui ont été désignés comme la bataille aérienne de l’Angleterre.»

Les sous-mariniers allemands

Les jours sont longs, tout suinte, tout empeste. Le linge, toujours humide, rapidement sale.

«Un désordre indescriptible règne à l’intérieur. Où que l’on aille, il faut jouer des coudes, escalader des obstacles. Des hamacs bourrés de pains oscillent sous les plafonds. Des caisses de vivres, des piles de boîte de conserve, des sacs encombrent les coursives. Mais où donc va-t-on ranger tout cela? Pas un recoin qui ne soit déjà occupé.»

«Les constructeurs (…) ont utilisé toute la place disponible pour leurs machines, partant du principe qu’en dépit de la densité extrême du réseau des collecteurs, du volume occupé par les colossales unités de propulsion, de la multiplicité des appareils auxiliaires et de l’armement, il resterait toujours assez d’angles morts pour l’équipage.» (Lothar-Günther Buchheim, Le Styx, Albin Michel, p. 49.)

Pas de douches, pas de soutes à provisions. À intervalles réguliers, les repas émergent d’un petit poêle à deux ronds.

La nourriture? «la nourriture était bonne, en autant que vous aimiez le goût du diesel» – Un sous-marinier du U-106.

Les marins des U-Boote sont choyés, dorlotés, tout pour renforcer leur sentiment d’appartenance à une élite. Le QG envoie même des messages personnels à un U-Boot en opération (pour signaler une naissance, par exemple), ce qui entretient le moral.

Dönitz, affectueusement surnommé Unkel Karl (l’Oncle Karl), est souvent présent lors des retours au port, serrant la main et discutant avec chaque membre de l’équipage. Cet ancien sous-marinier peut compter sur leur loyauté absolue.

À chaque retour aux hangars du Golfe de Gascogne, il faut vérifier le sous-marin de fond en comble et l’équipage a de longues permissions. Leur solde, le double de celle des autres marins, est alors payée en une fois…

Des trains express partant de Nantes et de Brest les amènent chez eux en 48 heures. Ceux qui passent leur permission sur place s’installent dans des propriétés confortables qu’on a réquisitionnées pour eux.

L’année 1941

De janvier à mars, une vingtaine de U-Boote coulent une quarantaine de navires par mois.

Aucun convoi ne se sent en sécurité lorsqu’il prend la mer.

«La situation dans laquelle se trouvaient les navires d’escorte ressemblait fort à celle du corps de pompiers d’une petite ville qui se retrouverait soudain dans une métropole où des pyromanes s’en donneraient à coeur joie en allumant des incendies partout, du centre-ville jusqu’aux banlieues les plus reculées.» (Roger Sarty, Le Canada et la Bataille de l’Atlantique, 1998, p. 14.)

L’officer Nicholas Monsarrat, qui commandait une frégate britannique, écrit dans La Mer cruelle (p. 130):

«Les sous-marins coordinaient enfin leur attaque; ils chassaient à présent en meutes de six ou sept unités; guettant le convoi sur son parcours, ils rassemblaient toutes leurs forces dès que le contact était obtenu. (…) ils avaient des avions à long rayon d’action pour dépister et identifier les navires; ils avaient le nombre, la compétence technique, de meilleures armes et l’aiguillon du succès..»

Puis, en mars, une série de coups durs pour Dönitz.

Le 7 mars, Gunther Prien trouve la mort dans son U-Boot attaqué par un destroyer. Neuf jours plus tard, des U-Boote s’en prennent au convoi HX12 et expédient par le fond cinq bâtiments. Un destroyer fonce sur le U-100 commandé par Joachim Schepke et parvient à l’éperonner. Un autre destroyer grenade le U-99 et capture son commandant Otto Kretschmer, l’enfant chéri de la flotte sous-marine, 44 navires à son crédit.

En l’espace de dix jours, Dönitz a perdu trois de ses plus brillants commandants.

Ces défaites marquent l’apparition des groupes d’escortes bien commandées, bien entraînées. Mais surtout, la plupart des destroyers qui protègent les convois sont maintenant équipés du radar qui, à la différence de l’Asdic, repère les sous-marins en surface. Avec le radar, les navires ne sont plus gênés ni par le brouillard, ni par la nuit.

Opération Kiebitz: la grande évasion de Bowmanville

Émission Contrechamp, 12 février 1985

Otto Kretschmer est envoyé au camp de Bowmanville, en Ontario. En septembre 1943, le U-536 pénètre dans la baie des Chaleurs. Il attend Kretschmer qui doit s’évader avec un groupe de prisonniers. Mais la Marine canadienne a été avertie et surveille la baie. Finalement, le seul évadé de Bowmanville fut arrêté avant d’avoir pu atteindre le lieu de rendez-vous. Bien qu’attaqué, le U-536 réussit à passer à travers les mailles du filet.

Le 24 mars 1941,Churchill télégraphe au premier ministre canadien Mackenzie King: «l’issue de la guerre dépend clairement de notre capacité à maintenir le trafic à travers l’Atlantique.»

Puis, Churchill affronte «Bomber Harris», l’Air Vice-Marshall Arthur Harris chargé des bombardements stratégiques sur l’Europe occupée. Depuis le début de la guerre, l’aviation britannique n’a pas coulé un seul sous-marin dans l’Atlantique. Malgré ses vigoureuses protestations, Churchill lui enlève 17 escadrons qui seront consacrés à la lutte anti-soumarine.

Les pertes montent à 43 navires en avril, 58 en mai.

L’Allemagne ne perd que sept sous-marins durant les quatre premiers mois de l’année.

L’arsenal de la démocratie

Depuis sa réélection en novembre, Roosevelt fait ce qu’il peut pour aider les Britanniques sans braquer les Américains.

En décembre, dans une de ses très populaires causeries à la radio, Roosevelt explique aux Américains: supposons que la maison de mon voisin est en feu, je vais évidemment lui prêter mon boyau d’arrosage et il me le retournera après. Si le boyau est endommagé, il me le remplacera.

Du gros bon sens selon ses auditeurs, qui l’appuient lorsqu’il leur explique à la fin du mois que l’Amérique doit être le grand arsenal de la démocratie.

En janvier, il a fait installer une ligne directe entre Churchill et la Maison Blanche, court-circuitant ainsi toute les liaisons officielles. Il a autorisé des militaires à avoir des discussions secrètes avec leurs homologues britanniques, étendu en février 1941 la zone neutre jusqu’au milieu de l’Atlantique.

Le 11 mars, le Congrès remplace le «payez et emportez» par «empruntez et retournez plus tard» (prêt-bail).

Peu après, Roosevelt en rajoute: il explique que ça ne sert à rien de prêter un boyau d’arrosage au voisin si quelqu’un passe son temps à le percer. Il annonce que la marine américaine va bientôt protéger le transport des marchandises américaines prêtées aux Britanniques, de New York jusqu’à l’Islande.

En avril, les Américains saisissent les navires marchands allemands et italiens ancrés dans leurs ports. Ils réparent les navires britanniques dans leurs ports, construisent des bases militaires au Groenland, une autre possession danoise, et se préparent à relever les Britanniques essouflés en Islande.

Les Américains ne sont pas encore belligérants, mais ils ne sont plus neutres.

Le point faible

La tactique des meutes a un talon d’Achille: Dönitz décide tout et tient la meute de loups gris par une laisse radio; des centaines de messages se croisent sur les ondes, entre les U-Boote et le quartier général. Dönitz sait très bien que des stations d’écoute, au Canada et en Grande-Bretagne, interceptent ces signaux et par triangulation, peuvent estimer approximativement le nombre et la position des U-Boote. Le mot clé est «approximativement». Dönitz ne craint pas le déchiffrement des messages. Il utilise Enigma, la machine à chiffrer la plus sophistiquée, la plus sûre au monde.

Depuis le début de la guerre, Enigma défie les brillants mathématiciens travaillant sous la direction d’Alfred Knox et de son collègue Allan Turing, un ancien élève d’Einstein, installés dans la plus grande discrétion à Bletchley Park à une centaine de kilomètres au nord de Londres.

L’opération de déchiffrement est baptisée Ultra.

Ultra peut lire facilement les codes de l’aviation, un peu ceux de l’armée, mais pas du tout celui de la marine qui utilise une machine Enigma différente.

Les premiers revers

Le 7 mai, les Britanniques capturent au large de l’île Jan Mayen, dans l’océan Arctique, le Krebs, un navire météo allemand. Son code Enigma n’est pas le plus compliqué, mais c’est le début d’une piste de déchiffrement sérieuse.

Quelques jours plus tard, à 480 kilomètres au sud du Groenland, le U-110 commandé par Fritz Lemp, l’homme qui a coulé l’Athenia, attaque le convoi HX 123. Un destroyer et une corvette arrivent à la rescousse et lancent des grenades sous-marines. Le U-Boot est endommagé et doit faire surface.

Lemp ordonne calmement la mise à feu du dispositif de destruction et l’évacuation de l’équipage. L’U-110 donne fortement de la gîte, tout près de couler. L’un après l’autre, ayant mis leur ceinture de sauvetage, les marins sautent à la mer; ils sont recueillis et envoyés aussitôt dans la cale. Lemp réalise avec horreur que le sous-marin ne coule pas, les charges explosives n’ont pas fonctionné. Il nage désespérément vers le sous-marin. Il est abattu. Les Britanniques montent à bord. L’un d’eux découvre un étrange clavier placé dans une boîte de bois; il frappe une lettre, une lettre différente s’imprime sur le papier! Il l’emporte. C’est une machine Enigma! Intacte! Avec ses tables de codage.

Les Allemands ne soupçonnent rien; les sous-mariniers, confinés dans la cale, n’ont rien vu et Lemp est mort. Quatre jours plus tard, la machine et les tables de codage sont à Bletchley Park.

The Enigma Secret – Documentary (BBC) 45 m. 48 s.

WWII Enigma Machine: The Enigma Project (4 m 46 s.)

Breaking the Code: Biography of Alan Turing (Derek Jacobi, BBC, 1996) (1 h. 30 m. 47 s.)

Enigma et la seconde guerre mondiale

Le 17 juin, Roosevelt expédie un çâble à Churchill

«Je sens jusque dans mes os que les choses sont en train de s’améliorer pour vous et pour nous. Après avoir gelé les avoirs allemands et italiens samedi, j’ai fermé les agences et les consulats allemands et italiens et la réaction ici est, puis-je dire, à 90 p. 100 favorable.»

Grâce aux bases de l’Irlande, de l’Islande et de Terre-Neuve, les patrouilles aériennes couvrent une bonne partie de l’Atlantique Nord. Les escortes, l’Atlantique entre l’Irlande et l’Islande.

De l’Islande à Terre-Neuve, les convois sont sans défense. Dönitz y envoie ses U-Boote. À bout de souffle, la Royal Navy demande au Canada de fermer la faille.

Russie

Le 20 juin 41, Hitler attaque la Russie. Les Alliés organisent des convois qui passent au nord de la Norvège pour se rendre en Russie.

Durant l’été, Canadiens, Britanniques, Américains, assurent enfin une protection continue aux convois d’une rive à l’autre de l’Atlantique.

Un convoi quitte Halifax à tous les quatre ou cinq jours, un autre quitte un port britannique au même rythme. En conséquence: à tout moment, il y a entre six et huit convois différents à la mer.

Le trajet, rodé comme une horloge, se décompose en quatre étapes.

Première étape, de Sydney (convois lents) et Halifax (convois rapides) à St-Jean, Terre-Neuve, et retour en Nouvelle-Écosse avec un convoi venu de la Grande-Bretagne.

Deuxième étape: les escorteurs de Terre-Neuve (des Américains depuis le 1er septembre) prennent le convoi en charge, l’amènent au sud de l’Islande et le confient à la Royal Navy.

Après avoir fait le plein en Islande et cueilli un convoi qui arrive de la Grande-Bretagne, les escorteurs retournent à Terre-Neuve.

Durant l’automne, Dönitz est perplexe: le nombre de U-Boote augmente, ils ont de plus en plus de difficulté à repérer des convois. En juillet par exemple, ils n’ont coulé que 22 navires. Le B-Dienst déchiffre, depuis le début de la guerre, une partie des messages de la Royal Navy; rien n’indique que les Britanniques auraient «cassé» Enigma. Impensable! Döenitz a un confiance aveugle dans Enigma. Il a tort.

Depuis la fin de l’été, grâce aux tout premiers ordinateurs, les cryptologues de Betchley Park décodent régulièrement une partie des communications entre les U-Boote et leur quartier général. Ce n’est ni permanent ni total. Il y a souvent des trous de plusieurs semaines, et même, en 1942, un black out total pendant dix mois. Mais, dans l’ensemble, ils ont une bonne idée des échanges entre Dönitz et les U-Boote.

Mais ce qui doit rester surtout secret est la capture même d’Enigma.

Dönitz ne doit savoir à aucun prix que la Royal Navy lit ses messages. Utilisant les nouveaux renseignements, et avec d’extraordinaires précautions pour ne pas éveiller ses soupçons, l’Amirauté modifie la route des convois qui passent nettement plus au nord, à proximité de l’Islande. C’est pourquoi les meutes ne les trouvent pas.

Bletchley Park

Quelque 10 000 personnes, polyglottes, linguistes, mathématiciens, érudits, ont travaillé à Bletchley Park dans le secret total. Personne n’a parlé, même après la guerre. Leur succès restera dans l’ombre pendant la guerre froide et ne sera vraiment révélé qu’en 1974, quand le colonel F. W. Winterbotham publiera son ouvrage The Ultra Secret.

Les États-Unis sont pratiquement en guerre contre l’Allemagne. Ils ont des bases au Groenland depuis avril, en Islande depuis août. De l’Islande décollent les avions à très long rayon d’action (B-24, essentiellement) qui offrent enfin une couverture aérienne aux convois. Sauf «le trou noir» de l’Atlantique, une zone de plusieurs centaines de kilomètres hors de portée des avions alliés basés en Grande-Bretagne, en Islande, ou au Canada.

Escorter les convois en Atlantique Nord ne peut qu’envenimer les choses.

«Shooting on sight»

Le 4 septembre, le destroyer américain Greer et le U-652 échangent des coups de feu. Plus tard le même mois, le destroyer Kenny est endommagé.

Le 11 septembre 1941, Roosevelt donne l’ordre à la US Navy de détruire les perturbateurs du trafic. C’est le fameux «shooting on sight» (tirer à vue).

La tension s’élève d’un cran: 53 navires sont coulés en septembre.

Le 31 octobre, le destroyer américain Reuben James est coulé par le U-552.

Il ne manque qu’un pas décisif. Il est franchi par les Japonais. Le 7 décembre 1941, ils attaquent la base navale de Pearl Harbor. Quatre jours plus tard, Hitler déclare la guerre aux États-Unis.

Les USA déplacent leurs forces navales vers le Pacifique, ne laissant dans l’Atlantique qu’une poignée de destroyers et quelques garde-côtes.

Ils cessent d’escorter les navires marchands. Les corvettes canadiennes les remplacent. Mais les U-Boote ont quitté l’Atlantique Nord.

1941. Navires coulés: 432. Sous-marins coulés: 35.

Cinq sous-marins contre l’Amérique

Pour attaquer l’Amérique, Dönitz n’a que cinq U-Boote disponibles. À la demande expresse d’Hitler, une vingtaine de sous-marins sont en Méditerranée pour aider l’armée allemande en Afrique du Nord, quatre en Norvège pour couper les convois vers la Russie, d’autres près de Gilbraltar, plusieurs en réparation.

Il les envoie entre le Cap Hatteras (Caroline du Nord) et le Canada. Ils doivent attaquer individuellement, mais au même moment.

«La chasse à la dinde américaine»

Durant la nuit du 14 janvier, le U-123, commandé par le capitaine Reinhard Hardegen, est en vue de New York. Les gratte-ciel sont illuminés, il peut même voir la Grande roue de Coney Island. Il écrit dans son journal de bord: «Je ne peux pas décrire mes sensations avec des mots. Mais c’était incroyablement beau et grand.»

Nuit après nuit, le long des côtes américaines, les U-Boote font surface et voient la silhouette de leurs cibles se dégageant sur le fond de villes brillamment illuminées.

Durant les deux premières semaines de janvier, ils coulent 35 navires entre Halifax et le Cap Hatteras.

Les Américains n’ont qu’une mince ligne de défense composée de bateaux de pêche, de plaisance et de yachts de millionnaires

Malgré les exhortations des Britanniques, l’Amiral King refuse d’adopter le système des convois. Il préfère utiliser sa maigre force de surface pour patrouiller les 3 000 kilomètres entre la Nouvelle-Écosse et la Floride. À la grande surprise des Allemands, ils passent toujours aux mêmes heures…

Washington veut imposer le black out sur le littoral. Les politiciens, surtout ceux de la Floride, protestent; ils ne veulent pas nuire au tourisme.

En avril, les Américains n’ont pas encore coulé un seul U-Boot. Ils commencent à escorter leurs navires. Dönitz l’avait prévu.

Les vaches à lait de l’Atlantique (Milchkühe)

Le 22 avril 1942, le U-459, un gros et lent sous-marin, arrive à 900 kilomètres au nord-est des Bermudes. Il procède à la première opération de ravitaillement en pleine mer.

Prudent, Dönitz avait commandé ces sous-marins de ravitaillement, aussitôt surnommés les vaches à lait, des mois auparavant. Ce sont essentiellement de grosses pompes à combustible, avec des torpilles, des munitions, des vivres, bref tout ce qui est nécessaire aux sous-marins. Il y a même à bord un médecin et des mécaniciens.

En deux semaines, le U-459 ravitaille 15 U-Boote, ce qui leur permet des pointes dans les recoins les plus éloignés de la mer des Antilles où les navires sont toujours sans escorte.

De janvier à mai 1942, les U-Boote coulent 300 navires.

Ça ne peut durer et Dönitz le sait.

Le long de la côte américaine, le nombre de navires isolés diminue. Les escorteurs deviennent plus nombreux, la couverture aérienne intensive, le radar généralisé. Le black out est en vigueur. En juillet 1942, le temps des proies faciles le long de la côte américaine est fini. Mais le golfe Saint-Laurent est prometteur.

Depuis le début de la guerre, les militaires canadiens se préparaient à l’arrivée des U-Boot. Pourtant, en 1942, la défense du fleuve comme du golfe est faible. Ce n’est pas vraiment leur faute. Ainsi, à la fin de l’année précédente, le Canada venait tout juste de construire 64 corvettes, le coeur de sa défense navale.

À la demande pressante de la Grande-Bretagne, il a dû les envoyer, avec ses meilleurs destroyers, pour protéger les convois dans l’Atlantique.

Au début de l’année, quand les U-Boote sont arrivés devant les côtes américaines, on a encore supplié le Canada de protéger les convois jusqu’à New York. Encore d’autres corvettes et plusieurs dragueurs de mines qui ne protègent pas le golfe le Saint-Laurent.

Mais il reste les forces aériennes. Depuis 1940, on peut compter sur l’aérodrome de Mont-Joli. Les Cansos à long rayon d’action partent à l’aube de Mont-Joli, patrouillent les routes maritimes du golfe avant d’atterrir au crépuscule à Sydney. Des Cansos de Sydney font la route inverse. En 1942,on achève la construction de la base de Gaspé: batteries côtières de part et d’autre de la baie, filet métallique géant pour bloquer l’accès aux U-Boote, soutes à mazout, à munitions, hangar pour les hydravions qui patrouillent le golfe, etc. Toutefois, le spacieux port de Gaspé ne compte qu’un seul navire.

Le 1er mai 1942, on inaugure officiellement Fort Ramsay, la nouvelle base navale de Gaspé.

Une semaine plus tard, Karl Thurmann, capitaine du U-553, pénètre dans le golfe du Saint-Laurent.

La Bataille du Saint-Laurent

La présence des avions l’obligent à naviguer en plongée sauf pendant la nuit. Le 11 mai, à 15 kilomètres au nord de Cloridorme, Thurmann coule le navire marchand Nicoya, qui avait appareillé de Montréal. Soixante survivants atteignent l’Anse-à-Valleau et Cloridorme. Quelques heures plus tard, il coule le navire hollandais Leto au nord de Rivière-de-la-Madeleine, à 90 km de Sainte-Anne-des-Monts; 31 survivants sont amenés à Pointe-au-Père, près de Rimouski.

Alors que les torpillages font les manchettes et que la terreur s’installe sur toute la côte, le quartier général de la Marine fait passer l’avis suivant: «Le torpillage d’autres navires dans cette région ne sera pas rendu public afin de soustraire à l’ennemi toute information de valeur.»

Les Gaspésiens vont être les seuls témoins de la Bataille du Saint-Laurent.

Film de propagande allemand

(5 m. 12 s.)

U-Boat in Canada (1942)

Désormais, les navires marchands ne naviguent plus isolés. Ils se rassemblent aux îles du Bic avant de se diriger en convois vers Sydney. Pour les escorter, on affecte, à Gaspé et à Sydney, sept dragueurs de mines, neuf Fairmiles (petits navires d’escorte) et trois yachts armés. Plus quelques hydravions.

On érige sur l’île d’Orléans un poste (Degaussing Gear Ranging Station, DGRS) pour repérer les sous-marins ennemis susceptibles de se frayer un chemin vers Québec.

Le 29 juin, Ernst Vogelsang (U132) se glisse entre Terre-Neuve et la Nouvelle-Écosse et se dirige vers l’embouchure du Saint-Laurent.

Le 6 juillet, au large de de Cap-Chat, il coule en moins de 30 minutes trois des douze navires du convoi QS-15 en route pour Sydney. Les attaques à la grenade sous-marine du Drummondville l’obligent à plonger profondément et à rester caché pendant 12 heures. Quatre chasseurs de Mont-Joli se précipitent à l’attaque. Le 20 juillet, Vogelsang décroche une nouvelle victoire: il torpille le navire marchand Frederika Lensen au large de Grande-Vallée.

Puis les deux U-Boote retournent à Lorient.

En août 1942, on installe une base de radar à Rimouski et on y rattache deux navires qui escortent aussi les convois.

Le 27 août commence une guerre-éclair menée en équipe par Paul Hartwig (U-517) et Eberhard Hoffmann (U-165). Ils attaquent, de jour, deux convois pénétrant dans le détroit de Belle Isle; Hartwig coule le navire américain Chatham.

Le lendemain, les deux U-Boote reviennent à la charge contre un des deux convois. Tandis que Hartwig attaque un bâtiment américain, l’Arlyn, Hoffmann torpille le Laramie, un navire marchand. Le Laramie réussit tant bien que mal à regagner Sydney.

Le 3 septembre à 1 h 30 du matin, une torpille de Hartwig déchire la coque du Donald Stewart qui se rendait au Labrador. Trois jours plus tard, Hartwig torpille un navire grec, l’Aeas, dans la région de Cap-Chat.

Dans la nuit qui suit, le Racoon, un yacht armé, est atteint au large de Tourelle par Hoffmann et coule avec les 37 marins à son bord.

Le 7 septembre, Hartwig torpille le Mount Pindus, le Mount Taygetus et l’Oakton. Le 11 septembre, en plein jour, il attaque la corvette Charlottetown. De la rive, des Gaspésiens horrifiés assistent à la débâcle. Le navire sombre en quatre minutes.

Le 15 septembre, près de Cap-des-Rosiers, Hartwig attaque un convoi de 21 navires. Malgré les contre-attaques de l’escorte, ainsi qu’une bonne couverture aérienne, le U-517 ne subit que de légers dommages. Avant que le convoi n’atteigne sa destination, Hoffmann envoie le navire marchand Joannis par le fond.

En septembre, la Marine canadienne envoie des forces d’escorte à la base de Gaspé: 19 navires de guerre, soit cinq dragueurs de mines, six Fairmiles, un yacht armé, sept corvettes et quelques hydravions.

De chasseur, Hartwig devint pourchassé. Il est en butte aux attaques répétées de navires de guerre et d’avions pilotes. Le 16 septembre, le sous-lieutenant d’aviation Keetley encadre le U-517 de quatre grenades sous-marines, sans réussir à le couler.

Le 21 septembre, le Georgian voit le sous-marin se disposer à attaquer un convoi au large de Gaspé et le pourchasse pendant deux heures, lui lançant des grenades sous-marines.

Hartwig doit rester submergé pendant deux jours pour réparer les dommages subis par son sous-marin.

En l’espace de 24 heures, les 24 et 25 septembre, les équipages du 113e Escadron aperçoivent le U-517 à sept reprises et l’attaquent trois fois. Ce dernier s’en sort une fois de plus. Il a néanmoins été durement touché.

Hartwig a remarqué que les navires semblent beaucoup moins nombreux dans le golfe. Il a raison. Le 9 septembre, le gouvernement canadien a fermé le Saint-Laurent aux convois transatlantiques. La cause est en Afrique du Nord.

L’Allemagne d’abord

À l’automne 1942, les Allemands n’ont pas encore subi une seule défaite majeure. L’issue de la guerre est incertaine.

Roosevelt subissait des pressions énormes du public américain pour attaquer les Japonais plutôt que les Allemands. Or, les Alliés (Russes, Britanniques, Canadiens, etc.) sont unanimes: il faut frapper l’Allemagne d’abord, au plus vite. Le désastre du raid des Canadiens à Dieppe a prouvé qu’un débarquement au nord de l’Europe est impensable avant une couple d’années. Mais les Alliés peuvent attaquer par la Méditerranée en débarquant d’abord en Afrique du Nord. Ce sera l’Opération Torch.

Cette opération est tellement importante que les marines alliées acceptent l’énorme risque de réduire les escortes dans l’Atlantique et de les envoyer en Méditerranée. Tous les stratèges alliés savent que la guerre va être gagnée ou perdue bien loin du Saint-Laurent.

En septembre, la Grande-Bretagne fait une demande urgente à Ottawa: le Canada doit participer à l’invasion. Dix-sept corvettes quittent le Saint-Laurent pour l’Afrique du Nord. On ne peut plus protéger les convois. Aussi, le 9 septembre, le gouvernement canadien ferme (pour deux semaines) le Saint-Laurent aux convois transatlantiques qui se dirigent vers Sydney. Les marchandises seront acheminées au port de New York par train.

Le 24 septembre, Ottawa ordonne l’obscurcissement partiel de la côte du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie entre l’île Verte et la baie de Gaspé. Sur une largeur de cinq milles à l’intérieur des terres, il faut placer des tentures opaques aux fenêtres, obscurcir les réverbères, les fanaux de gare et les signaux de chemin de fer. Les conducteurs doivent couvrir d’un enduit spécial les phares de voitures pour diminuer leur luminosité. Les réservistes des Fusiliers du Saint-Laurent font respecter les ordres.

Le U-517 et le U-165 viennent à peine de quitter le golfe que Dönitz envoie cinq autres sous-marins prendre leur place.

Le U-69 réussit à remonter le Saint-Laurent jusqu’à 300 kilomètres de Québec. Embusqué au large de Métis-sur-Mer, il coule le 9 octobre le vraquier canadien Carolus, faisant onze morts.

Le U-106 se glisse dans le détroit de Cabot. Quand un convoi en provenance de Corner Brook (Terre-Neuve) croise sa route le 11 octobre, il envoie par le fond le Waterton, un transporteur de pâte à papier.

Une autre image du Musée de la Guerre

Le traversier Caribou, qui fait la liaison entre Sydney et Port-aux-Basques, est coulé par le U-69 dans le détroit de Cabot, aux petites heures du matin, le 13 octobre. Cent-trois passagers et membres de l’équipage trouvent la mort.

C’est le vingt-troisième navire coulé depuis que le premier U-Boot a frappé au milieu de mai. Près de 272 personnes ont perdu la vie.

Ottawa est convaincu que ses mesures de défense ont été inefficaces et que les U-Boote vont revenir plus fort durant la saison de navigation 1943. Deux mille Gaspésiens se portent volontaires pour l’armée de réserve.

Ils creusent des tranchées, simulent des débarquement et des contre-attaques, placent à des endroits stratégiques des réserves de mitrailleuses, de mortiers et de fusils anti-chars, et montent la garde un peu partout le long de la péninsule, à Sainte-Anne-des-Monts, Grande-Vallée, Cap-d’Espoir, New Carlisle, etc.

Ottawa planche sur les postes de radars qu’il va installer au printemps suivant, de Matane à Gaspé, entre autres à Saint-Ulric, Petite-Matane, Cap-Chat et Cap-Gaspé. Tout doit être prêt pour le retour des U-Boote. Or, Dönitz n’a pas du tout l’intention de revenir…

Toute la Bataille du Saint-Laurent s’étant déroulée pendant le black-out d’Enigma, les Alliés n’ont aucune idée de ce qui s’est passé du côté allemand. Non seulement ils ne savent pas que quatre U-Boote ont opéré dans le fleuve à l’automne 1942, mais les historiens n’apprendont qu’en l’an 2000 qu’un cinquième U-Boote a rebroussé chemin dès son arrivée près de l’île du Cap Breton à cause des défenses plus fortes que prévues. Contrairement à ce que croyaient les militaires, les tactiques canadiennes avaient été fort efficaces.

Lorsque, après une brève interruption, les convois ont repris, le manque d’escortes a obligé tout le monde, capitaines, aviateurs, escorteurs restants, à trouver rapidement de nouvelles tactiques. Jusqu’alors, les convois étaient prévisibles comme des métronomes: horaires réguliers pour éviter les délais, trajets précis pour être surveillés à tour de rôle par les avions à faible rayon d’action des bases aériennes autour du golfe: Mont-Joli, Chatham, Sydney, etc.

On a mis fin à ce système. Les convois sont devenus parfaitement imprévisibles, horaires irréguliers, routes variées. Les U-Boote ne pouvaient plus se tapir au fond de l’eau pendant le jour, remonter la nuit et attendre là où les convois devaient fatalement passer.

Les U-Boot ont été forcés de naviguer souvent en surface pour avoir la chance d’apercevoir un navire. Mais alors, ils devenaient une cible pour les patrouilles parce que les avions ne restaient plus près des navires comme auparavant. Ils ratissaient beaucoup plus large et profitaient d’ailleurs d’un meilleur système terrestre de télédétection.

Dönitz connaissait les conséquences: les grands succès des U-Boote n’ont duré que trois semaines, du 31 août au 16 septembre. Justement à cause des nouvelles mesures de défense, Hartwig n’a rien accompli durant la deuxième partie de sa longue mission. Quant au Caribou, il a été coulé par un U-Boot fuyant les défenses canadiennes.

Les U-Boote venus durant l’automne lui avaient signalé l’efficacité de la défense aérienne et recommandaient de cesser les opérations dans une zone maintenant improductive et dangereuse.

Ainsi, alors même que le Canada croyait avoir perdu la bataille du Saint-Laurent et attendait une attaque pour la saison 1943, Dönitz, découragé par les faibles résultats de ses U-Boote, n’avait pas l’intention de les envoyer de nouveau dans le golfe. Du moins tant que ses sous-marins ne disposeront pas d’une meilleure technologie.

Métis: la légende

La bataille du Saint-Laurent donna naissance à une légende. Des Gaspésiens affirmaient que des sous-mariniers allemands avaient délaissé leur sous-marin pour venir danser à Métis avec les jeunes Québécoises du coin. Quand j’ai demandé à Hartwig, il y a plusieurs années, s’il était allé danser à Métis, il m’avait répondu avec un sourire: «Si on nous avait invité, on y serait allé.»

À l’automne, les U-Boote quittent le golfe, les côtes américaines. Direction: «le trou noir» de l’Atlantique. Il s’agit d’intercepter les convois aussitôt qu’il quittent la protection des patrouilles aériennes venues d’Islande et entrent dans «le trou noir». Retour à la tactique des meutes.

Beaucoup d’escortes étant en Méditerranée, la deuxième moitié de 1942 est un cauchemar pour les Alliés. Les convois perdent une moyenne de 32 navires par mois. Les importations britanniques plongent à leur plus bas niveau durant la guerre. Pourtant, c’aurait pu être pire.

Dönitz ne peut concentrer tout ses U-Boote dans l’Atlantique. Il a déjà des U-Boote en mer du Nord, dans l’Arctique. Lorsque les Alliés débarquent en Afrique du Nord le 8 novembre, Hitler lui ordonne aussitôt d’y envoyer des U-Boote. Il l’ignore encore, mais la Méditerranée vient de lui porter un coup dur.

Quelques jours plus tôt, en Méditerranée, quatre destroyers se sont acharnés sur le le U-559. Ils ont dû envoyer pas moins de 288 grenades sous-marines pour le forcer à remonter en surface. Coup de chance pour les Alliés, le capitaine n’a pas eu le temps de détruire sa machine Enigma. Dès le 13 décembre, après dix mois de silence, les cryptologues de Bletchley Park sont de nouveau en mesure de déchiffrer le trafic radio des U-Boote.

En novembre, le convoi SC107, avec une escorte canadienne, est attaqué par une meute. En 48 heures, 15 des 42 navires sont coulés. Un désastre. Pour les Alliés, c’est trop.

Le 17 décembre, à la furie d’Ottawa, Churchill demande à Mackenzie King de retirer ses corvettes et de les envoyer sur la route Gibraltar-Grande-Bretagne, ce qui permettrait de les entraîner en Grande-Bretagne et de moderniser leur équipement.

Les Britanniques associent la Marine Royale Canadienne au cafouillage et à l’incompétence et ne se gênent pas pour dire que MRC signifie «Marine royale et collision». Quant aux corvettes, «(elles) ne sont bonnes qu’à ramasser les naufragés», affirme un officier anglais.

Ce qui est profondément injuste. Le Canada n’a jamais eu le loisir d’entraîner l’équipage, en général une cinquantaine de jeunes qui n’ont jamais navigué.

Le capitaine Alan Easton s’exclame, en prenant le commandement de la corvette Sackville en 1941: «with more than three-quarters of the complement as fresh to the sea as the ship herself, it was hard to perform our simple task; hard to keep steam up, avoid the shoals or even to steer a straight course. Had anything warlike occurred there would have been a shambles.»

L’ancien commandant de corvette James B. Lamb écrit dans The Corvette Navy: «It would be difficult to imagine such concentrated misery anywhere else. Corvette crews endured for days, weeks, years, a degree of discomfort and hardship (…): wet, cold, bruised, sleeping in their clothes, with never a moment’s privacy or quiet.»

Aussitôt qu’une corvette sortait des chantiers canadiens, les Britanniques imploraient Ottawa de l’envoyer dans l’Atlantique. Sensible à la situation périlleuse de la Grande-Bretagne, Ottawa acceptait.

De plus, Américains et Britanniques envoyaient les corvettes escorter les convois lents, les plus vulnérables, les préférés des U-Boote. Or, les corvettes ne sont pas particulièrement rapides, 31,5 kilomètres à l’heure. Asdic et radars généralement démodés. Pas particulièrement armées, un canon et quatre lance-grenades, en fait des barils d’acier bourrés d’explosifs, avec un dispositif réglé pour qu’ils explosent à différentes profondeurs.

Maintenant les Alliés osent les blâmer parce que trop de navires sont coulés…

L’historien militaire Roger Sarty résume: «So thinly were Allied escort forces stretched that it was a question of Canada’s raw, ill-equipped corvettes or nothing at all. There was no choice but to commit these ships» (p. 45). Il conclut: «Dans les circonstances, et dans une période de temps si courte, on ne pouvait mieux faire.»

Dans les mois qui suivent, les corvettes s’entraînent avec les Britanniques. Leur équipement s’améliore un peu et leur compétence, beaucoup. En 1943, la moitié des escortes sont canadiennes. En 1944, la majorité.

À la fin 1942, malgré les succès des U-Boote, Dönitz est inquiet. L’énorme potentiel naval des États-Unis l’impressionne. Lorsqu’en décembre 1940 le magnat de l’acier Henry Kaiser avait lancé un premier Liberty Ship, le cheval de trait marin qui assure maintenant l’approvisionnement de la Grande-Bretagne, il lui avait fallu 243 jours.

Sa méthode, produire à la chaîne des éléments préfabriqués, a été copiée par les autres chantiers navals. Ils construisent maintenant un Liberty Ship en une quarantaine de jours. Trois sont lancés chaque jour. Chacun peut transporter 10 000 tonnes de fret, l’équivalent de 300 tanks, trois millions de fusils ou un kilo de viande pour 10 millions de personnes, ce qui correspond à fournir Londres pendant une semaine.

Or, durant l’année 1942, les Allemands ont perdu 86 sous-marins et coulé 1 160 navires. C’est un peu juste.

Priorité absolue: la guerre aux U-Boote

En janvier 43, Chuchill et Roosevelt se rencontrent au Maroc, à Casablanca. Les deux sont d’accord pour envahir l’Europe le plus tôt possible. Un tel débarquement exige une quantité phénoménale de matériel qui ne peut être acheminé que par bateau. Les Alliés peuvent transporter la marchandise sans problème grâce aux Liberty-ships. Encore faut-il qu’ils traversent l’Atlantique sant être coulés!

Donc, priorité absolue: les U-Boote. Hitler vient d’adopter la même priorité.

Il ne croit plus à la flotte de surface allemande coincé dans les fjords de la Norvège. Il doute même de son utilité pour couper la route des convois vers la Russie.

En janvier 1943, Hitler force l’amiral Erich Raeder à démissionner. Dönitz, 51 ans, le remplace. Depuis le début de la guerre, le nouveau commandant suprême de la Kriegsmarine n’est pas impressionné par la flotte de surface. Le Graf Spee, pourchassé par trois croiseurs britanniques, s’est sabordé en décembre 1939, le puissant cuirassé Bismarck a été coulé par l’aviation britannique en mai 1941. Dönitz ne peut oublier qu’il aurait pu construire 100 sous-marins avec l’acier du Bismarck.

Il y a bien le menaçant Tirpitz qui se morfond dans les fjords de Norvège, mais il ne peut jouer aucun rôle dans l’Atlantique, là où se décide la guerre. Dönitz l’envoie attaquer les îles Spitzberg et se concentre sur la guerre sous-marine dans l’Atlantique, sa seule priorité.

Dans les chantiers navals allemands, les travailleurs hautement spécialisés s’activent maintenant en priorité sur les U-Boote.

Aussi, c’est à contrecoeur que Dönitz permet à ses U-Boote d’oublier la bataille pour débarquer espions ou saboteurs au Canada ou aux États-Unis.

Documentaire sur les espions allemands au Canada.

Les Espions Venus De La Mer (1/3)

Les Espions Venus De La Mer (2/3)

Les Espions Venus De La Mer (3/3)

Les espions au Nouveau-Brunswick

Les espions en Gaspésie

Photo :

Du Musée naval de Québec

Aux États-Unis

Opération Pastorius

Voir aussi www.americanheritage.com/content/spies-who-came-sea

Zone d’escorte

Durant le printemps 1943, les U-Boote coulent près de 110 navires alliés chaque mois. Puis, en avril, les pertes alliées diminuent de moitié dans l’Atlantique Nord, passant de 108 à 56. Elles vont encore diminuer en mai.

Le «Mai Noir» de Dönitz

Quinze U-Boote ont été coulés en mars, autant en avril. En mai, c’est la catastrophe: l’Amiral perd 31 U-Boote et 1800 hommes. Parmi eux, son fils Peter Dönitz.

Suit un autre coup dur.

Grâce à Ultra, l’Amirauté britannique apprend que le convoi HX 239 va tomber sur la meute de Mösel. Il envoie immédiatement deux ordres successifs: le convoi doit changer de route. Quelques jours plus tard, Ultra s’aperçoit que les U-Boote ont réagi à ces ordres de l’Amirauté. Une seule conclusion: les Allemands peuvent décoder les messages de la Royal Navy! Les codes sont aussitôt changés.

Le même mois, «le trou noir» que les avions alliés ne pouvaient atteindre est fermé grâce à une cinquantaine de quadrimoteurs Liberators à long rayon d’action maintenant basés en Islande. Pour la première fois, les U-Boote n’ont plus aucun endroit pour se dissimuler en Atlantique nord.

Les avions commencent à être équipés de roquettes et même de torpilles à guidage automatique (FIDO) qui suivent un sous-marin même en plongée en se dirigeant sur le bruit d’hélices. La Royal Navy a maintenant des porte-avions d’escorte équipés de Swordfish. Même les escortes canadiennes, toujours les petites dernières dans la distribution de la quincaillerie militaire dernier cri, obtiennent leurs premiers Hedgehogs («hérissons»), capables de projeter deux douzaines de grenades explosant simultanément à des profondeurs différentes.

Au début du conflit, les radars étaient assez frustes. Leurs ondes métriques pouvaient détecter de grosses cibles, mais pas les petites. Puis les Alliés mettent au point des radars beaucoup plus performants. Ils détectent à des kilomètres des cibles aussi petites qu’un kiosque de U-Boot, voire son seul périscope. À compter de 1943, ils commencent à être installés sur les navires et les avions de surveillance. Les Alliés peuvent maintenant détecter de loin les U-Boote sans qu’ils s’en rendent compte, les attaquer et les couler.

«La science régnait désormais dans l’Atlantique, la science et des hommes habiles à l’utiliser. Le radar et les Asdics étaient devenus phénoménalement exacts: un réseau d’interception des signaux sans-fil émis par les sous-marins rendait possible de prévoir une attaque presque avant qu’elle eût été préparée.» (Montserrat, p. 320.)

Dönitz s’incline devant l’évidence: ne pouvant plus décoder les codes de l’Amirauté, les meutes ne peuvent plus repérer les convois. Au contraire, c’est à leur tour d’être des proies.

À la fin du mois, il leur ordonne de descendre plus au sud près des îles Açores, territoire portugais et neutre, et de rôder autour de Gibraltar, la plaque tournante des convois venus de l’Afrique et de la Méditerranée.

Le 31 mai, quatre mois après avoir été nommé Grand amiral, Dönitz rencontre Hitler. Depuis la reddition humiliante de 250 000 Allemands et Italiens en Afrique du Nord au début du mois (7 mai), le Führer est conscient que l’invasion des Alliés en Europe est une simple question de temps.

Dönitz a un plan pour faire de l’Atlantique la première ligne de défense de l’Allemagne. Il l’explique à un Hitler de plus en plus réceptif.

À cause du nouveau radar des Alliés, les U-Boote ne peuvent plus opérer en surface. Mais le radar est inutile sous l’eau. Il faut donc accroître la vitesse et l’endurance des U-Boote en plongée et contrer ainsi le radar. La solution est déjà trouvée, le snorchel (renifleur).

Le snorchel a été inventé par des Hollandais qui ont eu une idée aussi simple que géniale en s’inspirant des tubas utilisés par les plongeurs. Le snorchel comprend deux tuyaux. Un tuyau d’échappement pour les moteurs diésels qui peuvent ainsi être utilisés sous l’eau, permettant au sous-marin d’être beaucoup plus rapide. L’autre tuyau aspire de l’air; il permet aux sous-marins, tout en renouvelant l’air, de recharger leurs batteries en plongée. Grâce à cet engin, les U-Boote passent moins de temps en surface et sont du même coup moins vulnérables aux attaques.

Hitler donne le feu vert. Le dossier est confié au puissant ministre de l’Armement, le technocrate Albert Speer. Celui-ci promet 40 U-Boote par mois.

Il rationalise la production. Le temps de construction passera de 42 semaines à 16.

À plus long terme, Dönitz confie à une équipe l’importante tâche de concevoir une nouvelle génération de U-Boote, une arme miracle sous-marine. Ce sera le U-Boote de type XXI.

En attendant le XXI, la situation se détériore.

Désormais, les chantiers alliés construisent plus de navires que les Allemands peuvent en couler.

En juin, aucun convoi n’est attaqué. À l’été 1943, en moyenne, un U-Boot est détruit avant sa quatrième patrouille. L’âge moyen des sous-mariniers descend à moins de dix-neuf ans.

Le Golfe de Gascogne

À partir du printemps 1943, les Alliés affectent plus de 2 500 navires de guerre à la bataille de l’Atlantique. Leur aviation domine les mers et leurs bombardiers pilonnent sans relâche Hambourg, Kiel, Lübeck, Danzig, et la dizaine d’autres chantiers navals qui construisent des U-Boote. Mais tous leurs raids (il y en aura 300) ne font qu’égratigner les abris bétonnés du Golfe de Gascogne.

Alors, les Alliés organisent une surveillance intensive, méthodique, du golfe: les sous-mariniers doivent nécessairement transiter par ce qu’ils appellent bientôt la Vallée de la mort pour se rendre ou revenir de leur base.

En 1943, l’aviation y coule 41 sous-marins mais toujours en donnant l’impression que c’est l’effet du hasard et de la surveillance. Les Britanniques craignent par-dessus tout que les Allemands finissent par conclure qu’Enigma a été décodé. Mêmes précautions lorsque les Alliés envoient leurs nouveaux groupes de «tueurs chasseurs», un porte-avions d’escorte, plusieurs destroyers, avec des radars améliorés, liquider les sous-marins ravitailleurs. En trois mois, les U-Boote perdent presque toutes leurs vaches à lait.

Mais à la fin de l’été, les U-Boote équipés du snorchel sont prêts.

En septembre 1943, Dönitz les lance dans l’Atlantique nord. Pour avoir de meilleures prévisions météo, Il ajoute à la station météo secrète du Groenland une deuxième station au Labrador.

La sixième station

Un article du Kiosque Médias

Même améliorés, les U-Boote ne font pas le poids. Dönitz ne peut rien contre les avions alliés qui couvrent maintenant tout l’Atlantique. Depuis octobre, à la suite de lourdes pressions sur le dictateur fasciste du Portugal, les avions britanniques ont un aérodrome aux îles Açores.

En septembre et octobre, 2468 navires, beaucoup équipés de radars, traversent l’Atlantique. Neuf seulement sont coulés.

Fin 1943, Dönitz fait le bilan de l’année: il a perdu 243 sous-marins, les Alliés 377 navires.

Il met tous ses espoirs dans le U-Boot XXI. Speer les fait construire en sections préfabriquées dans des tunnels, des blockhaus et même dans les fameuses usines sous béton. Ensuite les sections, amenés par canaux, sont assemblées dans les principaux chantiers navals du Reich. Le prototype est prévu pour septembre 1944, la production en série au plus tôt en mars 1945. Il promet des centaines de XXI par mois.

Ces U-Boote, au même titre que les V2, les Messerschmitt 262 (avions à réaction) et les panzer Königstiger, font partie des «armes secrètes» dont Hitler menace les Alliés.

Au début de l’année 1944, Dönitz replie ses U-Boote autour de la Grande-Bretagne. Là, comme au début de la guerre, ils peuvent attaquer les convois lorsqu’ils approchent des ports.

De janvier à mai, 50 U-Boote sont coulés, pour un très maigre butin de douze navires. Montserrat écrit (p. 392): «De gigantesques convois franchissaient l’Atlantique sans subir de dommages, apportant des tonnes et des tonnes de matériel pour l’ultime assaut. En mars, par exemple, un seul navire des centaines qui allaient et venaient sans cesse d’une rive de l’océan à l’autre fut coulé.»

Le 6 juin 1944, les Alliés débarquent sur les plages de Normandie. Dönitz envoie aussitôt une trentaine de U-Boote; durant l’été, ils coulent 21 navires, mais les vingt qui ne disposent pas du schnorkel ne reviennent pas de mission.

Paris est libérée en août. Doënitz déclare le 25 août 1944: «Notre devoir et notre destin est de combattre fanatiquement… parce que chacun d’entre nous se dresse fanatiquement derrière l’État national-socialiste…»

L’un après l’autre, les U-Boote appareillent de leurs bases du Golfe de Gascogne et, après un large détour par le nord de l’Écosse, se replient dans les ports de Norvège et de la Baltique.

La guerre en Atlantique Nord se poursuit. Des nuées d’avions disposant de radars obligent les U-Boote à rester en plongée. Dönitz ordonne de naviguer en surface uniquement pour recharger leurs batteries, et de réduire au maximum leurs communications radio. Le 11 juin, la dernière vache à lait a été coulée au nord-ouest des Açores. Ce même mois, les U-Boote coulent deux navires; un en août, trois en septembre.

Dönitz ne peut pas empêcher l’arrivée des renforts, mais il oblige les Alliés à mobiliser des milliers de navires et des dizaines de milliers d’hommes pour lutter contre ses U-Boot, des ressources qui ne peuvent pas être employés pour attaquer l’Allemagne.

Les Alliés espéraient en finir avant Noël. Ils sont bloqués aux frontières de l’Allemagne.

Puis, à la surprise des Alliés, en octobre, Dönitz envoie cinq U-Boote dans le golfe Saint-Laurent. Grâce au schnorkel, ils devraient faire mieux que deux ans plus tôt.

Le 14 octobre, à proximité du phare de Pointe-des-Monts, le U-1223 endommage la corvette Magog puis, le 2 novembre, le céréalier Fort Thompson au large de Matane.

Le 24 novembre, près de Port-aux-Basques dans le détroit de Cabot, le U-1228 envoie une torpille contre la corvette Shawinigan. Quatre minutes plus tard, elle disparaît dans une gerbe d’eau et une pluie d’étincelles. Les 91 membres de son équipage sont tous tués.

C’est loin des espoirs de Dönitz. Les U-Boote ont coulé un navire de guerre, endommagé un autre de même qu’un navire marchand.

Des saboteurs aux États-Unis

Opération Elster

Peu après, les glaces hivernales envahissent le Golfe et les U-Boote retournent dans l’Atlantique.

Les résultats de l’année 1944 sont désastreux. Navires coulés: 132. Sous-marins coulés: 249.

Le crépuscule des Loups gris

La défaite de l’Allemagne semble inéluctable, pourtant Dönitz garde confiance. Le 17 février, lors de la conférence du Führer, il annonce: «60 sous-marins de type XXI (..) sont à l’essai.»

À l’essai ne veut pas dire en service. Mais ce n’est plus qu’une question de semaines.

Court documentaire sur le XXI (3 m. 06 s.)

www.youtube.com/watch?v=pXkpyt5Ym4k&feature=related

En effet, 119 U-Boote de type XXI sont pratiquement prêts. Ils sont impressionnants! Une arme miracle, une vraie: 76,7 mètres de long, une coque hydrodynamique qui lui permet de se déplacer à 31 kilomètres sous l’eau et 29 en surface.

Son schnorkel dernier cri lui permet de rester des semaines entières en plongée sans avoir à faire surface.

Ses hydrophones captent les bruits d’hélices d’un navire éloigné de 60 et même de 80 kilomètres. Un système anti-vibration le rend totalement silencieux à faible vitesse en plongée, des brouilleurs magnétiques contre les grenades, des leurres d’huile pour faire croire à un grenadage réussi.

Il peut lancer 23 torpilles «en aveugle», à 50 mètres de profondeur, sans l’aide du périscope, grâce à un calculateur très sophistiqué. Le chargement des tubes lance-torpilles se fait hydrauliquement, par déplacement latéral, grâce à quelques boutons. L’appareil de guidage électronique des torpilles est une petite merveille.

Le XXI est à la fois le plus rapide et le mieux armé des sous-marins de la planète.

Les Alliés n’ont pas les détails, mais ils savent qu’une nouvelle génération de U-Boote est en construction, que les sections sont acheminées par canaux vers les chantiers navals. Le 24 février, ils ordonnent une cible prioritaire: tout aspect de la production des U-Boote.

Ils mouillent la Baltique de mines magnétiques, bombardent massivement et à répétition les chantiers navals et les canaux. Dönitz doit évacuer les chantiers de Königsberg, d’Elbing, de Dantzig et de Gotenhafen.

En mars, les Alliés franchissent le Rhin, les Russes avancent vers la mer Baltique. Dönitz ordonne aux derniers U-Boote de quitter la Baltique. Vingt-huit appareillent pour la Norvège. Vingt sont coulés.

À la fin mars 1945, Dönitz envoie sept sous-marins dans l’Atlantique. Le 16 avril, l’U-190 coule le dragueur de mines Esquimalt près d’Halifax, mais quatre autres, trahis par Ultra, sont coulés.

Le 25 avril, à 110 kilomètres au sud de Berlin, à Torgau, les Américains font leur jonction avec les Russes. L’Allemagne est coupée en deux.

30 avril. Alors que les Russes ne sont plus qu’à quelques centaines de mètres de son bunker, Hitler rédige son testament politique avant de se suicider. Dönitz, récompensé pour sa foi et sa loyauté, est désigné comme son successeur.

Le même jour, sous le commandement d’Adalbert Schnee, le U-2511, premier exemplaire du Type XXI, quitte Bergen en Norvège. Ses ordres: les Antilles. En mer du Nord, le poste d’écoute capte le ping-ping de l’Asdic. Une corvette l’a repéré!

«Un ordre bref, l’aiguille de l’indicateur de vitesse monte, pour se fixer sur 30 kilomètres. En plongée! Elle correspond à celle maximum des corvettes et le U-2511 la maintient pendant une heure, sans épuiser ses accus, et de loin. Rapidement, les signaux de relèvement décroissent et bientôt disparaissent tout à fait. Pour la première fois depuis des années, les sous-mariniers se sentent à nouveau nettement supérieurs à l’ennemi.» (Wolfgang Frank, U-Boote contre les marines alliées, Arthaud, p. 194.)

Le 4 mai, le U-2511 navigue au nord de l’Écosse et se dirige vers l’Atlantique lorsque, à 15 h 14, Schnee reçoit un message de Dönitz: A tous les sous-marins. Attention, à tous les sous-marins! Cessez immédiatement le feu. Arrêtez toute opération hostile contre les bâtiments alliés et rentrez à vos bases. Dönitz.

Schnee obéit.

Au retour, Schnee croise le croiseur lourd Norfolk et effectue une attaque factice. Il s’en approche à moins de 500 mètres sans être détecté. Ayant vérifié ce dont le XXI est capable, il abandonne l’attaque et regagne Bergen le 5 mai.

43 U-Boote sont alors en mer. Certains se sabordent, la plupart obéissent.

À la fin 1945 et au début 1946, plus d’une centaine sont coulés dans les eaux profondes de Lishally, en Irlande du Nord et de Loch Ryan en Écosse. Ils y sont encore aujourd’hui.

Heinz Schaeffer, le commandant du U-977, a refusé de se rendre et persuadé l’équipage de se réfugier en Argentine. Ils arrivent le 17 août 1945. C’est l’origine de la légende de Hitler quittant l’Allemagne à bord d’un sous-marin pour se réfugier en Amérique latine.

L’Allemagne capitule le 8 mai 1945. Au procès de Nuremberg l’amiral Dönitz est condamné à dix ans de prison.

734 U-Boote ont été coulés pendant la Bataille de l’Atlantique; 75% de pertes, le plus haut pourcentage de toutes les forces armées de tous les pays.

Près de 39 000 sous-mariniers allemands ont combattu dans les U-Boote. De ceux-ci, le mémorial de Kiel conserve les noms de 27 491 morts; 5 000 autres furent faits prisonniers. Un pourcentage énorme de pertes, 85%.

Environ 25 000 navires marchands regroupés dans 1 468 convois ont réussi la traversée de l’Atlantique. Environ 2 500 ont été coulés, 30 250 marins ont perdu la vie.

1 146 des 12 000 hommes de la marine marchande canadienne sont morts en action, 2 024 des 106 000 hommes de la marine de guerre.

L’amiral Leonard Murray, qui commandait les forces alliés sur la côte atlantique, l’avouait simplement: «Les vrais vainqueurs de la Bataille de l’Atlantique n’ont pas été les forces navales ou aériennes, mais les marins alliés de la marine marchande.»

Winston Churchill a écrit dans ses Mémoires: «La Bataille de l’Atlantique a été gagnée par le courage, la fortitude, la détermination des marins alliés de la marine marchande.»

Aussi, après la guerre, la Grande-Bretagne, les États-Unis, l’Australie, ont accordé à ces hommes les mêmes droits (pensions, bourses pour l’éducation, etc.) que les autres vétérans. Pas au Canada. «Ce sont des civils», ont affirmé avec une belle unanimité les différents gouvernements, libéraux et conservateurs. Pendant 47 ans…

En juin 1992, à la suite des pressions des marins et de quelques hommes aussi indignés que patients, le Parlement canadien a finalement reconnu aux quelques milliers de marins encore vivants qu’ils avaient les mêmes droits que les vétérans.

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