Par Alex Morris — Rolling Stone, 15 juin 2025. Traduit de l’anglais.


Comme beaucoup de gens vivant aujourd’hui, je n’ai aucune envie d’aller vivre sur Mars. C’est, de l’avis général, un endroit plutôt merdique pour l’habitat humain. La chaleur s’échappe si vite de son atmosphère que, si l’on se tenait à son équateur à midi avec la peau à l’air — ce qui n’est pas une bonne idée ! — on aurait la sensation du printemps aux pieds et de l’hiver à la tête. La mince atmosphère ne protège guère la planète des météorites et des astéroïdes, qui s’y écrasent avec une certaine régularité. Les tempêtes de poussière à l’échelle planétaire sont si violentes que les débris mettent parfois des mois à se déposer. Même les deux lunes de Mars manquent d’élégance et de majesté : Phobos et Deimos y apparaissent comme de vagues blobS difformes en forme de pommes de terre dans le ciel (pour couronner le tout, Phobos est appelé à s’écraser sur la planète dans environ 50 millions d’années). Et en parlant de pommes de terre : on ne pourrait pas en faire pousser sans danger avec des excréments humains lyophilisés et du sol martien, comme dans le film Seul sur Mars, parce qu’aussi appétissants que puissent paraître les « patates de merde », le sol de Mars est toxique. Par ailleurs, les liquides ont tendance à geler, bouillir ou s’évaporer instantanément — y compris la salive humaine et, sans doute, les larmes. Quand les scientifiques disent qu’ils cherchent de la vie sur Mars, ils ne veulent pas dire une vie actuelle, mais plutôt des traces d’une vie qui aurait existé il y a des éons, lorsque Mars était peut-être plus chaude, couverte d’eau, et pas autant ce foutu enfer de planète. Bref : je ne suis pas scientifique. Mais si on peut maintenir les choses en état ici sur Terre, je pense qu’on devrait.

Cette réflexion m’est venue souvent ces derniers temps, tant on a beaucoup parlé des manœuvres politiques des technocrates les plus riches de la planète, dont les ambitions vont de la réduction des impôts à la colonisation interplanétaire. D’une façon ou d’une autre, pendant qu’on faisait tous défiler TikTok ou qu’on commentait des tweets ou qu’on cumulait trois boulots pour ne (pas) pouvoir se payer un loyer, on a laissé l’homme le plus riche du monde dépenser environ 250 millions de dollars pour aider à réinstaller Donald Trump à la Maison-Blanche — avant de se créer un poste non élu depuis lequel il a, avec une armée de développeurs trop jeunes pour louer une voiture chez Hertz, sabré des programmes gouvernementaux, licencié des agents de sûreté nucléaire (avant de se démener frénétiquement pour les réembaucher), et globalement traité l’infrastructure du gouvernement américain comme un monstre maléfique dans une campagne de Donjons & Dragons. Pendant ce temps, le vieil ennemi-ami d’Elon Musk et cofondateur de PayPal, Peter Thiel — premier des magnats de la Silicon Valley à avoir soutenu Trump dès l’époque innocente de 2016 — avait déboursé 15 millions de dollars pour faire élire son protégé J.D. Vance au Sénat, l’avait présenté à Trump à Mar-a-Lago, puis avait d’une façon ou d’une autre contribué à convaincre Trump d’en faire son vice-président, ce qui laisse entrevoir des manœuvres en coulisses du plus haut niveau, vu les réticences que Trump nourrissait à ce moment-là envers cet homme.

Nous voilà donc dans une ère où les hommes de l’industrie numérique — ayant mis la main sur la distribution de biens, les algorithmes de sécurité, les satellites internet, les réseaux sociaux et notre attention — ont jugé bon de tenter une sorte de siège du gouvernement américain. Est-ce du techno-fascisme ? Certainement ! Devrait-il nous inquiéter que le pouvoir et la tech — et la puissance de la tech — soient concentrés entre si peu de mains, et que Trump semble être un cheval de Troie pour les ambitions les plus néo-réactionnaires de la Silicon Valley ? Absolument ! Voulons-nous voir l’Amérique refaçonnée à l’image d’une startup tech par des hommes qui aiment aller vite et tout casser (surtout quand la plupart des systèmes qu’ils cassent sont ceux dont ils ne dépendraient jamais eux-mêmes) ? Pas moi ! Mais aussi : qu’est-ce qui se passe avec cette idée que les humains devraient même vouloir vivre dans l’espace ? À quel degré de déconnexion de la réalité a-t-on affaire ?


Comment le cerveau des riches est câblé différemment

En 2011, un doctorant de Berkeley prénommé Paul Piff a mené une expérience qui est depuis devenue célèbre dans le monde de la psychologie sociale. Pendant plusieurs week-ends, Piff et son équipe de recherche se sont tapis derrière des buissons à l’intersection de l’Interstate 80 et de Lincoln Highway, à Berkeley, en Californie. Quand un véhicule passait, ils le cataloguaient — « cinq » pour une BMW flambant neuve, par exemple, « un » pour une Honda fatiguée. Puis les chercheurs observaient le comportement du conducteur.

Pendant des siècles, les humains ont étudié et cherché à comprendre leurs propres hiérarchies — comment et pourquoi nous nous organisons en tribus et en nations, et par quels moyens certains groupes et individus s’élèvent au sommet. Mais Piff avait réalisé que nous disposions de peu de données sur la façon dont la richesse — principal marqueur de pouvoir à notre époque — affecte la psychologie de ceux qui la détiennent. « Aux États-Unis, on passe beaucoup de temps à pathologiser la pauvreté et à valoriser les aspects de la richesse, me dit-il. Ce qui m’intéressait vraiment, c’est l’envers de la pauvreté : si la pauvreté a ces effets, la richesse doit en avoir aussi — essayons de les mettre au jour. Il doit y avoir des pathologies là aussi, non ? »

Ce que Piff et son équipe ont trouvé à cette intersection est à la fois profond — et profondément satisfaisant — en ce qu’il offre des données concrètes pour étayer ce que l’intuition et des millénaires de sagesse (d’Aristote à Edith Wharton) nous auraient fait croire : la richesse tend à rendre les gens cons, et plus ils sont riches, plus ils ont tendance à l’être.

À l’intersection surveillée, les conducteurs des voitures les plus chères étaient environ quatre fois plus susceptibles de griller la priorité aux autres et trois fois moins enclins à s’arrêter pour laisser passer les piétons — même en contrôlant des facteurs comme le genre perçu du conducteur ou la densité du trafic au moment de la collecte des données.

Quand un membre de l’équipe se faisait passer pour un piéton s’engageant sur le passage clouté, près de la moitié des voitures de grade cinq ne s’arrêtaient pas, comme si elles ne voyaient même pas la personne.

« Les gens trouvent l’étude sur les voitures infiniment parlante, dit aujourd’hui Piff à propos de ces recherches, dont les résultats ont été publiés dans les Proceedings of the National Academy of Sciences. C’est presque comme de la science déguisée en allégorie, ou de l’allégorie déguisée en science. »

Si elle a beaucoup fait parler d’elle, l’étude sur les voitures était certes modeste, mais d’autres recherches ont confirmé ses conclusions — et les ont amplifiées. La richesse vous rend moins généreux (on a montré que les individus aux revenus les plus modestes donnent une plus grande proportion de leurs revenus que les plus aisés), moins compatissant (les personnes disposant de plus d’argent et de statut déclarent ressentir moins de détresse face à la souffrance d’autrui) et plus narcissique. Dans une étude au vitriol hilarant, également incluse dans l’article du PNAS, des personnes amenées à se percevoir comme appartenant à une classe supérieure étaient plus susceptibles de prendre des bonbons dans un bocal dont on leur avait dit qu’il était destiné à des enfants d’un laboratoire voisin. Autrement dit, elles étaient plus enclines à littéralement voler des bonbons à des enfants.

Mais l’équipe de Berkeley ne s’intéressait pas seulement à la corrélation entre connerie et richesse ; elle voulait aussi en établir la causalité : les personnes moins empathiques avaient-elles plus de chances de devenir riches, ou la richesse tendait-elle à priver les gens d’empathie ?

Pour le savoir, Piff et ses collègues ont mis au point des expériences dans lesquelles le statut des participants était artificiellement manipulé — les amenant à se sentir de statut supérieur ou inférieur — pour voir si cela aurait un effet comportemental. Dans l’une d’elles, des joueurs de Monopoly tiraient une pièce en début de partie pour déterminer qui bénéficierait d’un avantage inéquitable : deux fois plus d’argent au départ, deux fois plus en passant par la case « départ », et deux dés au lieu d’un à chaque tour. Les résultats de cette étude n’ont jamais été publiés, mais, comme le montrent des vidéos de l’expérience, les joueurs avantagés se mettaient rapidement à adopter des comportements dominants : prendre plus de place à la table, déplacer le pion de leur adversaire à leur place, voire manger davantage de bretzels dans un bol commun. D’autres chercheurs ont constaté que le simple fait d’amener des sujets à penser à l’argent (en les asseyant près d’un économiseur d’écran montrant des billets, par exemple) avait un effet antisocial : ils ramassaient moins de crayons qu’un assistant faisait semblant de faire tomber accidentellement et plaçaient la chaise d’un inconnu plus loin de la leur.

Pour expliquer ce basculement antisocial, les chercheurs avancent que la socialisation elle-même est la clé. Les personnes riches ont tendance à disposer de plus d’espace, au sens propre comme au figuré. Elles s’étendent dans des maisons plus grandes, envoient leurs enfants dans des écoles moins peuplées, interagissent moins avec le commun des mortels — et même, comme l’ont montré des études, avec les membres de leur propre classe sociale. Et elles en ont moins besoin : les riches sont à l’abri de devoir recourir aux types d’engagement pro-social dont le reste d’entre nous a besoin pour survivre et s’épanouir dans un monde interconnecté. Pour eux, il ne faut pas tout un village ; il faut du personnel.

Ce désengagement peut même être quantifié. Une étude de 2020 publiée dans le Personality and Social Psychology Bulletin a révélé que les personnes riches sont moins habiles à lire les expressions faciales d’autrui. Une autre, publiée dans Psychological Science en 2016 et utilisant des traceurs oculaires, a établi que les personnes aux revenus élevés passent moins de temps à regarder les autres en face, ce qui expliquerait peut-être pourquoi elles retiennent moins bien les visages. Leur physiologie même se modifie : une étude publiée dans Emotion a montré que les participants les plus pauvres éprouvaient une décélération du rythme cardiaque nettement plus importante — signe de compassion — en regardant des vidéos d’enfants sous chimiothérapie. Dans une autre étude, parue dans le Journal of Personality and Social Psychology, des personnes plus pauvres exposées à des images de souffrance manifestaient une réponse plus forte au niveau du nerf vague, connu pour activer les sensations émotionnelles. Selon Sukhvinder Obhi, professeur de neurosciences sociales et directeur du Social Brain, Body and Action Lab à l’Université McMaster, le fait d’avoir plus d’argent tend à inhiber ou à freiner le système des neurones miroirs — ces parties du cerveau qui s’activent quand on exécute une action et quand on observe quelqu’un d’autre exécuter cette même action, permettant aux humains de se mettre cognitivement à la place des autres. « C’est une mesure neurophysiologique de ce qu’on appelle l’accordage social, dit-il. Un statut élevé et un pouvoir élevé réduisent simplement cette activité dans le cortex prémoteur. »

« Au fur et à mesure que votre richesse augmente, votre empathie diminue. Ça peut être toxique. » — Clay Cockrell, psychothérapeute

Obhi s’empresse toutefois de souligner que ces effets ne sont pas nécessairement gravés dans le marbre : en laboratoire, du moins, les tentatives pour inciter les participants les plus aisés à s’engager socialement se sont révélées bénéfiques. Et les tendances antisociales pourraient certainement être influencées, voire neutralisées, par d’autres facteurs favorisant l’esprit communautaire — ce qui expliquerait peut-être la philanthropie plus radicale de certains milliardaires issus de groupes historiquement marginalisés, comme MacKenzie Scott, ex-femme de Jeff Bezos, ou de l’investisseur Warren Buffett, qui n’a jamais troqué la maison assez modeste qu’il a achetée en 1958 contre un manoir isolé, et continue de conduire sa Cadillac XTS 2014 au drive-in du McDonald’s pour déjeuner. Buffett a d’ailleurs été surnommé « la conscience du capitalisme ».

Mais si on le laisse aller à son terme, le désengagement lié à la richesse ne semble guère bénéfique pour une espèce dont la coopération pro-sociale est inscrite dans l’ADN de chasseur-cueilleur. Clay Cockrell, psychothérapeute spécialisé dans les individus à très haute valeur nette, me dit qu’il perçoit la grande richesse comme quelque chose de soustractif : elle n’ajoute pas vraiment au bonheur, mais elle supprime des difficultés qui pourraient rendre malheureux. Soustractive dans un autre sens aussi — contribuant à l’isolement, à la paranoïa, à la mégalomanie et aux comportements à risque, ainsi qu’à un manque prononcé d’empathie. « Au fur et à mesure que votre richesse augmente, votre empathie diminue. Votre capacité à vous identifier à d’autres personnes qui ne vous ressemblent pas diminue… Ça peut être très toxique. »

Le psychologue social Michael Kraus, qui a participé à une grande partie des recherches de Berkeley avec Piff, le formule encore plus crûment : « On en vient à cette idée que toutes vos pensées et vos sentiments comptent, toutes vos façons d’interpréter le monde comptent, et tous les autres ne sont qu’un bruit de fond… On s’en fout tout simplement. »


L’histoire se répète — et seuls les « plus aptes » survivent

Pendant une grande partie de l’histoire américaine récente, le contrat social exigeait que les Américains les plus riches fassent au moins semblant de s’en préoccuper.

Les barons voleurs originels de l’Âge doré s’étaient retrouvés confrontés à une situation sociologique — et psychologique — bien distincte de celle de la plupart des gens extrêmement riches qui les avaient précédés. Ils ne commandaient pas des armées. Ils n’étaient pas consacrés par la grâce divine. Ils n’étaient pas nés dans des manoirs. Ils tiraient leur pouvoir de l’argent — et de l’argent seul — et la somme d’argent qu’ils possédaient était fondamentalement impensable.

Selon l’historien David Nasaw, qui a écrit des biographies d’Andrew Carnegie, William Randolph Hearst et Joseph P. Kennedy, « cette nouvelle espèce d’hommes riches avait besoin d’une justification, d’une légitimation morale à l’accumulation de cette richesse. Ils avaient besoin, de manière très viscérale et intime, d’un signe que leur richesse n’était pas le fait du hasard, du crime ou du vol, qu’ils n’étaient pas de simples barons voleurs, mais que ce qu’ils faisaient était bénéfique à toute l’humanité. »

Certains de ces hommes ont trouvé cette justification dans le darwinisme social et les idées d’Herbert Spencer, psychologue et anthropologue du XIXe siècle qui a forgé l’expression « survie du plus apte » — non pas pour expliquer l’évolution biologique, mais pour légitimer les hiérarchies sociales : les riches et les puissants le sont parce qu’ils possèdent des traits innés qui les rendent supérieurs. Peu importe les effets de l’oppression systémique (Spencer était un raciste décomplexé) ou le fait que, dans une démocratie fonctionnelle, aucun milliardaire n’est entièrement « self-made » (où en serait Bezos sans les routes pavées par les contribuables et encombrées par ses camions Amazon ?) — les historiens voient aujourd’hui une ligne directe entre le darwinisme social de l’Âge doré et le DOGE. « Avec les dirigeants de la tech aujourd’hui, les arguments sont un peu différents : ils ne font pas d’appels explicites à la survie du plus apte, dit Luke Winslow, auteur d’Oligarchy in America. Mais on entend des formules comme “changer le monde” et “aller vite et tout casser”. Or c’est très darwinien, parce que si vous cassez tout, si vous provoquez des perturbations et des catastrophes, l’espoir est que les plus forts survivront. On n’a plus cette béquille d’un gouvernement qui permet aux perdants et aux faibles de survivre ; on les éliminera. Et cette idée est très répandue dans la Silicon Valley — cette justification de la concentration de la richesse et du pouvoir fondée sur l’idée qu’ils la méritent. Comment sait-on qu’ils la méritent ? Bah, regardez comme Elon Musk est riche. »

D’une certaine façon, il est facile d’adhérer à cette logique (défaillante) dans une certaine mesure. Même les gens ordinaires peuvent se réconforter à l’idée qu’il y a de la justice dans le monde, que les gens obtiennent ce qu’ils méritent — malgré des preuves évidentes et fréquentes du contraire. Mais les psychologues ont constaté que les personnes plus riches sont significativement plus enclines à croire à la nature plutôt qu’à la nurture, à penser que les traits de caractère sont innés et immuables. Et, entourées de gens qui ne les contredisent pas, elles ont aussi plus tendance à avoir une opinion exagérée de leurs propres capacités. Lors des observations du jeu de Monopoly truqué, par exemple, les chercheurs de Berkeley ont remarqué que la chose la plus étrange se produisait après la fin de la partie : quand on demandait aux joueurs « riches » pourquoi ils avaient gagné, ils ne mentionnaient généralement pas le tirage au sort qui leur avait donné l’avantage manifeste ; ils avaient tendance à se féliciter de leurs propres capacités, de leurs bons choix stratégiques. Même en sachant que le jeu était truqué, ils estimaient avoir mérité, et donc mériter, leur victoire.

Pour quelqu’un qui dispose de méga-milliards, ce type d’auto-illusion pourrait devenir méga-prononcé. « Ces types se croient Superman, génétiquement dotés de caractéristiques supérieures, et pensent que leurs gènes devraient peupler la Terre, dit Brooke Harrington, professeure de sociologie à Dartmouth qui étudie les ultra-riches et a contribué à populariser le terme “broligarchie”. » Comme Harrington le souligne, le message est assez explicite — du manifeste « Techno-Optimiste » de 2023 du capital-risqueur Marc Andreessen, qui évoquait des choses comme « devenir des surhommes technologiques » et « vaincre les dragons » — à l’obsession de Thiel pour l’immortalité, et au fait qu’il a nommé son entreprise d’exploration de données Palantir, d’après les cristaux à vision lointaine du Seigneur des Anneaux. Sans oublier la « ferme de reproduction » de Musk, comme la nomme Harrington, et ses démonstrations de domination façon edgelord, comme brandir une tronçonneuse à la CPAC ou faire ce que beaucoup ont perçu comme un salut nazi au rassemblement post-inauguration de Trump. Via son mode d’engagement social préféré, Musk a récemment repartagé sur X un argument selon lequel « une République de mâles à haut statut est la meilleure pour la prise de décision ». « Observation intéressante », a-t-il commenté, comme si l’on pouvait réellement observer quelque chose de manifestement faux.

Naturellement, cette mégalomanie s’étend aussi à l’agenda accélérationniste de l’élite tech. Musk croit que dans 20 ans — et grâce à son propre génie — un million d’humains vivront sur Mars. (Peu importe que ses vaisseaux spatiaux low-cost continuent d’exploser.) Bezos veut l’humanité dispersée dans tout le système solaire sur d’immenses stations spatiales. Et la Silicon Valley est pénétrée de l’idée que tout cela adviendra grâce à l’arrivée imminente de l’intelligence artificielle générale (IAG) — ce point où l’IA égalerait l’intelligence humaine pour ensuite s’itérer sur elle-même, devenant exponentiellement plus brillante à chaque version. Une fois atteinte cette singularité — et en supposant que la technologie soit alignée sur les forces du bien plutôt que du mal — on pourrait compter sur l’IA pour résoudre n’importe quel problème, du renversement du vieillissement à la maîtrise du changement climatique, en passant par la colonisation de l’espace afin que la croissance de l’humanité ne soit plus limitée par les ressources d’une seule planète aussi chétive que la Terre.

Ce qui signifie que, concernant la notion de noblesse oblige, nous avons en réalité franchi une nouvelle frontière. Un oligarque de l’Âge doré qui exploitait ses ouvriers ou escroquait ses clients pouvait construire une bibliothèque, une salle de concert ou une gare pour redorer son blason. Désormais, les technocrates ont habillé leur contribution en utopie garantie algorithmiquement devant apporter le salut de l’humanité. La préoccupation n’est pas pour le bien-être des humains vivant aujourd’hui (ces malheureux livreurs d’Amazon qui urinent dans des bouteilles) mais plutôt pour le bonheur potentiel de billions de futurs humains potentiels, éparpillés joyeusement dans le cosmos — les descendants de ceux qui auront les moyens de s’offrir un billet hors de la planète Terre. (Musk a dit espérer faire descendre le prix d’un billet pour Mars en dessous de 500 000 dollars, alors qu’en 2020, il en coûtait 3 milliards pour envoyer un rover, un petit hélicoptère, et zéro être humain sur la planète.) Une telle logique ne réduit pas seulement tous les problèmes à ceux solubles par la technologie, mais présente aussi la croissance des entreprises des technocrates comme un impératif moral, tout en laissant entendre que ceux qui remettent en question leur « génie » sont des ennemis non seulement du progrès, mais de toute l’humanité.

Et c’est cela qui explique en grande partie ce qui s’est récemment passé dans ce coin particulier du cosmos qu’est l’Amérique. L’hubris de la richesse extrême s’était peut-être jadis alignée sur les visions de l’exceptionnalisme américain ; et, dans la mesure où le populisme de Trump peut jamais s’harmoniser avec la veine libertarienne de la Silicon Valley, c’est grâce à leur goût commun pour l’homme fort. Mais avec l’accroissement de leur richesse, l’opposition de longue date de la droite tech à la réglementation gouvernementale a glissé — publiquement — vers un cadre de pensée plus extrême, néo-réactionnaire et antidémocratique. Pourquoi les hommes « les plus aptes » devraient-ils se soumettre aux impôts, à la réglementation, à la responsabilité DEI ? Pourquoi ne seraient-ils pas aux commandes, que ce soit ici en Amérique, dans leurs îles flottantes de « network states » ou sur leurs colonies interplanétaires ? Et si les interférences d’un gouvernement envahissant menacent le développement de la technologie miraculeuse qui permettra tout cela, pourquoi l’administration américaine ne serait-elle pas achetée, infiltrée et gérée comme une startup tech, avec un contrôle corporatif total et les types « les plus aptes » en tête de liste ?

« C’est un mouvement idéologique extrémiste qui voit la démocratie comme obsolète, et il est stupéfiant de voir à quel point ils en parlent ouvertement. » — Gil Duran

« C’est un mouvement idéologique extrémiste qui voit la démocratie comme obsolète, et il est stupéfiant de voir à quel point ils en parlent, dit Gil Duran, ancien rédacteur en chef du Sacramento Bee, dont la newsletter Substack, “The Nerd Reich”, a patiemment établi des connexions entre certaines idées antidémocratiques et les rois en puissance de la tech qui semblent en être férus. Duran a notamment mis en lumière l’engouement de la tech pour des personnages comme Curtis Yarvin, un programmeur autrefois obscur désormais célèbre pour avoir affirmé que l’Amérique souffre d’une « royauté chronique » et que nous devrions « dépasser [notre] dictatorophobie » pour nous soumettre à un PDG-en-chef qui gouvernerait comme une « société par actions sans égard pour les opinions des résidents ». Thiel avait invité Yarvin chez lui pour regarder les résultats de l’élection de 2016 (Yarvin a dit qu’il « coache Thiel » et qu’il est « pleinement éclairé »). Thiel et Andreessen ont, par le biais de leurs entreprises, investi dans la startup logicielle de Yarvin, Tlon. Dans une interview de 2021 avec un podcast de droite, J.D. Vance a cité Yarvin et semblait inspiré par sa proposition de « redémarrage » du gouvernement avec un programme appelé RAGE (Retire All Government Employees — renvoyez tous les fonctionnaires), que beaucoup voient comme une préfiguration évidente du soi-disant Département de l’Efficacité Gouvernementale (DOGE) de Trump et Musk. « C’est quand Vance a été mis sur le ticket, dit Duran, que ça a soudainement escaladé vers : cette merde va entrer à la Maison-Blanche. »

Pour Harrington, c’était le prochain mouvement logique une fois que l’élite tech avait assez d’argent pour le réaliser. « Les broligarchies croient qu’ils ont le droit de tout posséder et de tout diriger, dit-elle. Si votre objectif est de posséder tout ce qui existe dans le monde, si c’est vraiment votre objectif sous kétamine, alors vous devez détruire toute institution ayant le pouvoir de vous tenir responsable. Acheter le gouvernement américain est une stratégie brillante : “La démocratie, on s’en fout. On la possède, on l’a achetée, et on la gère comme on veut.” »


« C’est une question de contrôle »

Un beau jour de ce printemps, au dernier étage d’un immeuble si haut au-dessus de Manhattan que des hélicoptères passent parfois en dessous, je rencontre un homme en costume et lunettes, à l’expression impénétrable. Nous nous asseyons à une longue table, le dos de l’homme tourné vers une baie vitrée du sol au plafond et un ciel bleu sans pareille. Pendant des décennies, cet homme a évolué au sein de l’élite de droite. « Si j’écrivais à Peter Thiel maintenant, il me répondrait, me dit-il. J’ai rencontré J.D. Vance chez Peter — celui de la baie de San Francisco, avant qu’il déménage à L.A. »

D’une voix posée, cet homme confirme les craintes de Harrington. Il me dit que les milliardaires de la tech qu’il connaît organisent effectivement une sorte de siège du gouvernement américain, édifiant ce qu’il appelle « un nouveau techno-féodalisme dans lequel il existe une mosaïque de ces milliardaires capables de fournir tout ce dont la société a besoin ».

« L’argent n’est pas le but ici, n’est-ce pas ? dit-il. Tout le monde essaie d’en faire une question d’argent. Ce n’est pas ça. C’est une question de socialisation et de contrôle… Ils aimeraient voir la fin du libéralisme démocratique et des républiques constitutionnelles… Ils ne voient pas les lois comme des lois, mais comme des conventions à bousculer pour redresser le navire. » Ce n’est pas un complot — « Ils n’ont pas d’alliances, ils ne sont pas coordonnés », affirme l’homme. Mais il est catégorique : les hommes les plus riches du monde sont souvent motivés par un certain ensemble de « principes fondamentaux » : la démocratie libérale est faible et inefficace ; les titans de la tech les plus riches savent mieux que quiconque ; rien ni personne ne doit se mettre en travers de leur chemin. « Pour eux, tout est une structure à optimiser, me dit l’homme dans la tour. La psychologie du je-pense-que-je-devrais-être-aux-commandes est le paramètre d’usine d’origine pour quiconque est à ce niveau de richesse. Je pense simplement que la différence réside entre ceux qui le font bien et ceux qui le font mal. »

Inutile de dire que les technocrates le font plutôt mal, si l’on se préoccupe du sort de l’Américain ordinaire vivant sur Terre aujourd’hui. Mais, fait-il, ils le font aussi plutôt mal si l’on s’intéresse à la physique, à l’ingénierie de l’IA et aux lois de la science.


Mars, l’IA et les fantasmes de milliardaires

« Musk parle de Mars comme d’un canot de sauvetage pour l’humanité, ce qui compte parmi les choses les plus stupides que quelqu’un puisse dire, estime Adam Becker, astrophysicien et auteur du livre More Everything Forever, qui décrit les fantasmes messianiques de science-fiction des oligarques tech. Il y a tellement de raisons pour lesquelles c’est une si mauvaise idée — et je ne dis pas “oh, on n’aura jamais la technologie pour vivre sur Mars”. Ce n’est pas ce que je dis. Ce que je dis, c’est que la Terre sera toujours une meilleure option, quoi qu’il arrive à la Terre. Qu’on se prenne un astéroïde de la taille de celui qui a tué les dinosaures, et la Terre resterait encore plus habitable. Qu’on fasse exploser toutes les armes nucléaires, et la Terre resterait encore plus habitable. Qu’on ait le pire scénario du changement climatique, et la Terre resterait encore plus habitable. N’importe quel examen sommaire des faits concernant Mars le rend absolument clair. »

Cela dit, pas besoin d’examiner les faits concernant Mars si vous croyez que la tech est sur le point d’inventer une machine capable de modifier les propriétés physiques de l’univers. En 2023, le PDG milliardaire d’OpenAI, Sam Altman, a reconnu que le changement climatique était un énorme problème — avant de balayer son ampleur en soutenant qu’une IA superintelligente pourrait bientôt nous dire comment construire beaucoup de centrales d’énergie propre, comment amplifier la capture de carbone, et comment faire les deux rapidement et à grande échelle. « Ce qu’il a dit, c’était : “Une bonne façon de résoudre le réchauffement climatique est de construire une sorte de machine sans définition claire que personne ne sait comment construire, puis de lui demander trois vœux”, résume Becker avec un soupir. »

Selon certains qui travaillent dans le domaine de l’IA, c’est plus que de la pensée magique. « Je n’arrive pas à croire que je doive même parler de ces gens. C’est à ce point ridicule », dit Timnit Gebru, ingénieure électricienne, fondatrice et directrice exécutive du Distributed AI Research Institute. « Ils étaient comme un groupe marginal que personne ne prenait au sérieux, dit-elle à propos de la façon dont les milliardaires de la tech qui vantaient l’IAG étaient perçus dans son domaine. Tout le monde les avait pratiquement chassés de la salle en riant. Mais à cause de l’argent, des milliards de dollars qui y étaient injectés, ils ont commencé à prendre progressivement le dessus. Aujourd’hui, cette conversation sur la superintelligence est quasiment mainstream. »

Pourtant, argumente Gebru, cette conversation passe à côté de ce qu’est réellement l’IA comme ChatGPT : non pas une forme d’intelligence — qui est elle-même presque impossible à définir — mais un grand modèle de langage qui se contente de gratter un internet (intrinsèquement défaillant) pour prédire la séquence de mots la plus probable. On nous fait croire que l’IA « pense », mais ce n’est que du marketing, et du marketing trompeur en plus de ça. Une machine qui ne pense pas vraiment ne peut pas s’apprendre à mieux penser. Et elle ne peut certainement pas trouver comment modifier l’habitabilité de Mars.

De même, bien qu’Altman ait affirmé en janvier que la fusion nucléaire — source d’énergie potentiellement inépuisable — n’était plus qu’à quelques années, les scientifiques qui travaillent à la concrétiser se moquent de ce calendrier (il existe une blague disant que ça fait 30 ans qu’elle est à 30 ans). Les cryptomonnaies continuent d’avoir une utilité (légale) douteuse par rapport à d’autres formes de monnaie, mais en 2023, elles ont englouti autant d’énergie que tout le continent australien. En octobre, Eric Schmidt, ancien PDG de Google, a dit que la solution à la crise climatique était d’utiliser plus d’énergie : puisqu’on n’allait de toute façon pas atteindre nos objectifs climatiques, autant pomper de l’énergie dans l’IA qui pourrait un jour évoluer au point de résoudre le problème à notre place. En sa première semaine en poste, Trump a invité Altman, le président d’Oracle Larry Ellison, et le PDG de SoftBank Masayoshi Son à la Maison-Blanche pour annoncer en grande pompe la construction de 20 nouveaux centres de données pour l’IA.

« D’abord, on détruit l’environnement pour parvenir à une soi-disant IAG, et ensuite cette IAG va magiquement éteindre les incendies de forêt et maîtriser les tempêtes et le vent ? demande Gebru, abasourdie. Ça n’a aucun sens. Il n’y a aucune explication concrète de comment cela pourrait se produire. »

Pendant ce temps, au nom d’une utopie techno imaginaire, de véritables dégâts sont causés. De vraies personnes perdent leur emploi au profit de l’IA ou subissent des discriminations liées au racisme, au sexisme et au classisme que la technologie reproduit à partir de ses grattages d’internet. De la vraie énergie est gaspillée. De vrais problèmes sont mis de côté au profit de ceux qu’ont inventés les hommes qui se sont désignés pour les résoudre.

« Quand on vise l’utopie, ça offre la promesse de transcender toutes les limites et la capacité d’ignorer tout le reste, soutient Becker. Si vous savez quel est le but final, si vous savez ce que l’avenir réserve, alors vous n’avez pas à vous préoccuper des lois. Vous n’avez pas à vous préoccuper de la morale. » Et vous n’avez certainement pas à vous préoccuper de construire une bibliothèque. C’est la survie du plus apte à une échelle désastreuse et interplanétaire.

Il est possible que toutes ces inepties soient bientôt perçues pour ce qu’elles sont. Trump semble se lasser de ces gens. Et il est possible qu’assez de personnes se lèvent, s’expriment et repoussent la prise de contrôle technocratique pour que la force du nombre l’emporte. L’Âge doré a engendré l’Ère progressiste ; il y a toutes les raisons de penser qu’un tel changement pourrait se reproduire.

Mais il est aussi possible qu’un seuil soit atteint où le volume de richesse que ces hommes possèdent excède le pouvoir de n’importe quels garde-fous qu’une coalition de nations pourrait concevoir. Dans le temps qu’il m’a fallu pour écrire cette phrase, la fortune de Musk a augmenté d’environ 30 000 dollars. Dans le temps qu’il vous a fallu pour lire la précédente, il en a gagné environ 3 000 de plus. Autrement dit, nous pourrions finalement atteindre une sorte de singularité de la richesse, un point où la fortune de quelques-uns croît de façon si exponentielle qu’elle atteint pour ainsi dire l’infini. Il est raisonnable de supposer que c’est cette singularité-là qui est en réalité la plus proche.

Après ma conversation avec l’homme dans la tour de verre, nous avons pris l’ascenseur ensemble à travers les nuages pour redescendre à la surface de la Terre, où le hall de l’immeuble grouillait de terriens vaquant à leurs occupations dans une douce insouciance, de petits ordinateurs serrés dans leurs mains. J’ai demandé à l’homme s’il voyait une solution au pétrin dans lequel nous nous trouvions.

« Je pense que l’idée la plus radicale est un débranchement radical, la suppression radicale de nous-mêmes de toutes leurs plateformes. Il y aurait un manifeste : Ces choses, vous ne pouvez pas les faire. »

Quelque part à proximité, un téléphone bipa. L’homme expira profondément. Son plan pourrait fonctionner, en théorie — mais il semblait aussi probable que vivre sur Mars.


Article publié originalement en anglais dans Rolling Stone le 15 juin 2025, par Alex Morris. Traduit de l’anglais.