Dans les archives du Kiosque : pourquoi les intellectuels sont-ils fascinés par les dictatures?
Retour sur un texte sur Eric Hoffer publié dans les archives du Kiosque Média le 27 avril 2006.

Depuis toujours on essaie de comprendre la fascination des intellectuels pour les dictateurs : le Français Robert Brasillach pour Hitler, Aragon pour Staline, Françoise David, François Saillant et Lorraine Guay pour Mao, Pierre Dubuc pour Staline, Amir Khadir, Pierre Beaudet et les penseurs de la CSQ pour Castro.
Eric Hoffer (1902-1983) apportait à cette question une réponse peu flatteuse, depuis une position singulière : pur produit de cette classe ouvrière que les intellectuels veulent libérer, il a été ouvrier agricole et débardeur toute sa vie. Autodidacte, il a signé une dizaine de livres et d’essais, dont The True Believer.
Sa thèse : l’intellectuel se tourne vers les masses en quête d’un poids et d’un rôle de meneur. Contrairement à l’homme d’action, l’homme des mots a besoin de la caution des idéaux pour agir avec force. Il se bat donc pour les opprimés, pour la liberté, l’égalité et la justice — mais, comme le notait Thoreau, le grief qui l’anime est moins sa sympathie pour ses semblables en détresse que son mal privé. Une fois ce mal privé réparé, son ardeur pour les défavorisés se refroidit considérablement. Son esprit est essentiellement aristocratique.
D’où le renversement qu’illustre selon lui le XXe siècle. Dans aucun autre ordre social l’intellectuel ne s’est aussi pleinement affirmé que dans les régimes communistes, où écrivains, artistes, scientifiques et journalistes jouissaient du statut de hauts fonctionnaires : le rêve le plus fou de l’homme des mots réalisé. Et les masses, dans ce paradis? Elles y ont trouvé le maître le plus redoutable de l’histoire, traitées comme une matière première à manipuler à volonté.
Hoffer relève aussi un usage inédit de la force. Le maître traditionnel l’emploie pour exiger l’obéissance et s’en contente; l’intellectuel, croyant au pouvoir des mots, ne peut s’en satisfaire — il tente d’obtenir par la contrainte l’adhésion qu’on n’obtient normalement que par la persuasion. Son attitude envers les masses, ajoute-t-il, ressemble étrangement à celle d’un fonctionnaire colonial envers les autochtones : quand on observe un régime d’intellectuels à l’œuvre, on a le sentiment que le colonialisme est rentré à la maison.
Sa conclusion est paradoxale : que la soif de pouvoir de l’intellectuel soit chroniquement contrariée sert un but plus élevé que le bien-être du peuple, car cet antagonisme empêche l’ordre social de stagner. Le mécontentement est à la racine du processus créatif — les plus doués sont à leur meilleur quand ils n’obtiennent pas ce qu’ils veulent.
Quelques aphorismes du même auteur :
« Nous avons tous des maux privés. Les fauteurs de troubles sont ceux qui ont besoin de remèdes publics pour leurs maux privés. »
« Les gens qui mordent la main qui les nourrit lèchent généralement la botte qui les frappe. »
« La technique d’un mouvement de masse vise à infecter les gens avec une maladie, puis à proposer ce mouvement comme remède. »
Les extraits originaux, en anglais, sont accessibles dans l’archive du Kiosque Média du 27 avril 2006.
HOFFER, Eric. Between the Devil and the Dragon: The Best Essays and Aphorisms of America’s Longshoreman Philosopher. New York, Harper & Row, 1982, 486 p.