Résumé en français de l’article Darcey Steinke on the History (and Mystery) of Migraines de Literary Hub (24 février 2026), par Darcey Steinke. Le texte est extrait de son livre This Is the Door: The Body, Pain, and Faith (HarperOne, 2026).

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Enfant, lorsque Darcey Steinke rendait visite à ses grands-parents, sa grand-mère disparaissait souvent derrière la porte close de sa chambre, terrassée par une migraine. Cette porte de bois sombre hante encore l’écrivaine : elle savait que, de l’autre côté, sa grand-mère souffrait, accablée de soucis tenaces — les difficultés financières du couple, l’alcoolisme du grand-père. Les portes symbolisent d’habitude le passage et le mouvement ; celle-ci ressemblait plutôt à une pierre tombale, une frontière entre les vivants et les morts.

Pourquoi ce mal existe-t-il ? Darwin notait déjà que la « mort simulée » comptait parmi les réponses de survie du monde animal. Le neurologue Oliver Sacks, dans son livre Migraine, suggère que la migraine serait apparue au fil de l’évolution comme une mesure de protection pour les êtres submergés : une petite mort pour nous épargner la grande.

Le phénomène est massif : plus de quarante millions d’Américains — près de 12 % de la population — souffrent de migraines. La plupart des crises s’ouvrent sur un trouble visuel, tache lumineuse ou motif géométrique, suivi d’une douleur aiguë à la tête, de vertiges, parfois de vomissements. Certains ne connaissent que les symptômes oculaires, d’autres que la douleur. Et si la vie moderne semble multiplier les crises, le mal, lui, est très ancien.

L’histoire de ses remèdes donne le vertige. Le papyrus égyptien d’Ebers (1550 av. J.-C.) parle de « demi-maux de tête » et recommande d’oindre le crâne avec une tête de poisson-chat cuite au cumin et aux baies de genièvre. Galien, médecin vedette de l’Empire romain, baptise le mal « hemicrania » et l’attribue à un excès de bile noire. Hippocrate décrit le premier les symptômes : un certain Phoenix voyait des éclairs dans l’œil droit avant qu’une douleur terrible n’envahisse sa tempe. Arétée de Cappadoce, peu après le Christ, observe avec empathie que ses patients « fuient la lumière », que « l’obscurité apaise leur mal » et qu’ils sont « las de la vie et souhaitent mourir ». Au XIIIe siècle, le moine Bartholomaeus Anglicus reconnaît ces « marteaux qui battent dans la tête » et prescrit… une série d’entailles aux tibias pour évacuer les humeurs noires, suivie d’une onction d’eau de rose et de lait d’une femme allaitant un garçon. Un recueil anglais de 1606 attribue la migraine à « l’ouverture de la tête » et conseille de se comprimer le visage des deux mains une demi-heure durant. Et après la guerre de Sécession, on suivait encore en Pennsylvanie le conseil de Pline l’Ancien : entourer sa tête douloureuse d’un morceau de corde de pendu.

En 1873, le médecin anglais Edward Liveing aborde enfin la question avec plus de sérieux et dresse l’inventaire des déclencheurs : la térébenthine, le lys, la rose et le musc ; les nuits blanches des couturières pressées de finir des robes de bal ; le patinage, les trajets en voiture fermée, le somnambulisme et les grands vents.

Les migraineux d’aujourd’hui, que Steinke a longuement interviewés, confirment cette étonnante fragilité du corps. Chez elle, c’est le stress ; chez la plupart de ses témoins, l’humidité — « si l’air est lourd, je sais que j’aurai une migraine ». Un homme prédit la pluie à la tension qui grandit derrière son œil gauche. Un patient de Sacks accusait la pleine lune — à moins que ce ne fût sa fixation anxieuse sur la pleine lune. S’ajoutent les hormones, le vin, le chocolat, les aliments fermentés, la déshydratation, le manque de sommeil, une somnolence « surnaturelle, irrésistible, menaçante »… et même l’euphorie : une femme sait qu’une journée trop heureuse se paiera d’une crise le lendemain.

Les déclencheurs visuels fascinent particulièrement l’autrice : des rayures ou des V imbriqués aperçus deux jours de suite ; un bouton glissé dans la mauvaise boutonnière qui « tord la vision » jusqu’à engloutir le champ visuel ; la flamme d’une bougie au restaurant, l’éclat du soleil sur la neige ou sur le chrome des voitures — « comme si j’étais soudain poreuse », confie une femme, « et que la lumière entrait dans ma tête pour oblitérer ma vision ». Poppy, étudiante en soins infirmiers frappée d’une douzaine de crises par mois, décrit quant à elle d’étranges épisodes de dépersonnalisation : un soir, devant son propre immeuble, elle savait rationnellement qu’elle était chez elle, mais rien ne lui semblait plus familier.

Le cas le plus célèbre reste Friedrich Nietzsche. Sensible à la lumière, le philosophe sortait par temps clair avec parasol, visière verte et lunettes fumées ; les jours nuageux, il restait immobile au bord de la mer, « comme un lézard ». Il passait parfois quarante heures par quinzaine dans une chambre noire, vomissait du sang, et s’infligea lavements, ventouses, bains de sel, électrothérapie, doses massives de quinine et sangsues accrochées aux lobes d’oreilles. Lui-même incriminait l’électricité des nuages, puis les grondements de l’Etna. Mais de cette souffrance, il fit une philosophie : la douleur, plus féconde que la santé, serait le chemin de la transformation — « ce qui rend héroïque, c’est d’aller au-devant, en même temps, de sa plus grande souffrance et de sa plus grande espérance ».

Les participants au concours d’art sur la migraine de 1983 ont, eux, dessiné leur mal : clous, aiguilles, haches, piolets, flèches, marteaux-pilons — et ce cœur brandissant un maillet qui frappe l’intérieur du crâne à chaque battement. C’est peut-être là tout le mystère que Steinke explore : contrairement aux douleurs nées de la chair ou de l’os, le chemin qui mène à la migraine demeure, aujourd’hui encore, une énigme.