Lucy Letby : comment un hôpital a mis plus d’un an à arrêter une tueuse d’enfants
Résumé en français de l’article Could killer nurse Lucy Letby have been stopped sooner? de la BBC (19 mars 2025), par Judith Moritz et l’équipe de journalisme visuel.

L’infirmière britannique Lucy Letby purge quinze peines d’emprisonnement à perpétuité réelle pour le meurtre de sept nouveau-nés et la tentative de meurtre de sept autres. Mais l’enquête publique Thirlwall, dont la BBC a dépouillé les milliers de documents, ne porte pas sur sa culpabilité. Elle pose une tout autre question, plus dérangeante : comment une infirmière a-t-elle pu tuer de façon répétée pendant deux ans dans un hôpital où plusieurs médecins la soupçonnaient?
La chronologie reconstituée par la journaliste Judith Moritz montre que les signaux n’ont pas manqué. Dès la fin de 2015, l’unité néonatale du Countess of Chester Hospital avait enregistré plus de décès en quelques mois que sur une année normale. La supérieure de Letby avait dressé un tableau des bébés morts et des infirmières en poste : son nom y figurait à chaque fois. En février 2016, un pédiatre l’a trouvée debout près de l’incubateur d’un prématuré en détresse, sans rien faire. Quand la direction a déplacé ses quarts de la nuit vers le jour, les urgences se sont déplacées avec elle.
Ce que révèlent les courriels, c’est moins l’aveuglement que la lenteur. Le tableau accusateur a circulé entre cadres; les inquiétudes ont été jugées « circonstancielles »; on a cherché d’autres explications. Onze bébés étaient morts avant que les consultants ne parviennent enfin, à l’été 2016, à porter leurs soupçons jusqu’au directeur général. Letby a alors été retirée des soins et affectée à des tâches administratives. Les décès ont cessé.
Suit un renversement stupéfiant. Ignorant ce qu’on lui reprochait, Letby a déposé une plainte formelle pour être réintégrée. Ses parents ont menacé de dénoncer à l’ordre professionnel les médecins qui avaient tiré la sonnette d’alarme. Une cadre infirmière a qualifié son retrait de « mauvais et immoral ». En janvier 2017, la plainte a été accueillie : les consultants ont reçu l’ordre de s’excuser auprès d’elle et de passer à autre chose. En mai, une gestionnaire lui écrivait encore un texto d’encouragement.
Il aura fallu une lettre conjointe de sept pédiatres pour faire bouger la direction. La police n’a été contactée que le 2 mai 2017, près de deux ans après les premiers signalements. Letby a été arrêtée un an plus tard, au terme d’une enquête qui a mené à un procès de neuf mois.
L’affaire n’est pas close pour l’hôpital. La police du Cheshire a ouvert une enquête criminelle sur l’établissement lui-même, élargie depuis à la question de la négligence grave de certains employés. En mars 2025, les avocats des anciens dirigeants ont demandé la suspension de l’enquête publique au motif que Letby conteste ses condamnations. La juge Thirlwall a refusé, rappelant que ce ne sont pas les gestes de l’infirmière qu’elle examine, mais ceux de tous ceux qui l’entouraient — et qu’il existe déjà de nombreux aveux sur ce qui n’a pas été fait et aurait dû l’être.