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Frances Haugen : « Nous sommes en plus mauvaise posture qu’au moment de mes révélations »

Résumé en français de l’entrevue de Frances Haugen accordée à Manuel G. Pascual, El País (juin 2026).

Frances Haugen s’entretenant avec le sénateur Richard Blumenthal avant son témoignage au Sénat américain, en octobre 2021
Photo : Bureau du sénateur Richard Blumenthal / Wikimedia Commons (domaine public)

En septembre 2021, l’ingénieure Frances Haugen quittait Facebook avec 21 000 documents internes et déclenchait, via le Wall Street Journal, les « Facebook Files » : la démonstration que les dirigeants de l’entreprise connaissaient les torts causés aux adolescents par Instagram. Cinq ans plus tard, de passage à Barcelone pour la première rencontre internationale sur les droits numériques, elle dresse un bilan sans complaisance. Les deux premières années, dit-elle, Meta avait compris le message : embauches, systèmes de sécurité. Puis Elon Musk a acheté X et congédié ses équipes de modération, démontrant à toute l’industrie qu’il n’y avait aucune conséquence à ne pas investir dans la sécurité. Le virage a été collectif. « Nous sommes peut-être en plus mauvaise posture aujourd’hui qu’au moment où j’ai divulgué les documents », conclut-elle, en reprochant aux Européens de ne pas se servir pleinement des pouvoirs du Digital Services Act.

Le versant judiciaire, en revanche, avance. Les documents ont nourri une action collective réunissant depuis 2023 des milliers de familles et des dizaines d’établissements scolaires, et une poursuite des procureurs généraux de 41 États. Il y a deux mois, un jury du Nouveau-Mexique a reconnu Meta coupable d’avoir trompé les consommateurs sur la sécurité de ses plateformes; à Los Angeles, Meta et YouTube ont été jugés responsables d’avoir favorisé la dépendance chez les mineurs. Haugen insiste sur l’arithmétique : les 325 millions de dollars imposés dans un État de 2,1 millions d’habitants représenteraient environ 55 milliards à l’échelle américaine — et ce n’est qu’une cause. Elle rappelle le précédent du tabac : c’est seulement après la victoire de 46 États que le législateur s’est mis en mouvement. Elle note aussi que le sujet est l’un des rares à faire consensus entre la droite et la gauche américaines.

La prochaine bataille, prévient-elle, portera sur les « amis » artificiels. « Nous n’avons pratiquement aucune idée de ce que signifie avoir 14 ans aujourd’hui. » Il est devenu banal, pour un adolescent, d’entretenir une relation avec un agent conversationnel : Character.ai se vante d’une médiane de deux heures par jour passées avec ses avatars. Ces amis-là, dit-elle, ne sont pas des amis mais des complaisants, conçus pour retenir l’usager et l’isoler, pas pour le faire grandir. Les premières poursuites pour automutilation et pour décès liés à ces compagnons ont commencé, et les entreprises d’IA affrontent la justice bien plus tôt dans leur histoire que ne l’ont fait les réseaux sociaux — trois ans pour ChatGPT, quinze pour Instagram.

Haugen vit aujourd’hui à Porto Rico, où elle dirige Beyond the Screen, un organisme qui milite pour la transparence des plateformes. À qui songerait à divulguer des documents, elle rappelle qu’on n’a pas besoin de devenir un visage public : pour une Frances Haugen, dit-elle, il y a cent personnes qui font parvenir le bon document à la bonne personne. Et elle garde une note d’optimisme : le succès d’applications anonymes et centrées sur les émotions, comme Blue Fever, lui laisse croire que la génération qui vient trouvera le moyen de faire du choix de plateforme une véritable option.

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