IGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – D’affaire en affaire, il est de plus en plus difficile de déterminer l’influence des juges, des policiers, des journalistes. Pour Figarovox, Pierre Péan décrit en détail ce qu’est une enquête sur un sujet sensible. Il s’inquiète aussi de la tyrannie de la transparence qui, selon lui, s’installe jour après jour.

Passionné de Tintin, Pierre Péan a parcouru le monde à la recherche d’informations cachées, de secrets d’états, de réseaux influents. Journaliste à l’AFP, puis à l’Express, il a ensuite mené une carrière indépendante en pigeant dans différents journaux et publiant grosso modo un livre par an. Affaire Elf, Mitterrand, le Rwanda, le Kosovo, Le Pen: il a marché sur tous les terrains. Une jeunesse Française: François Mitterrand ou La Face cachée du Monde (avec Philippe Cohen) furent des succès retentissants. Ce journaliste dans l’âme s’étonne pourtant du pouvoir grandissant des média et des métiers de l’information. Il s’inquiète de la tyrannie de la transparence et de l’immédiateté. Pour lui le journaliste est tout sauf un auxiliaire de justice.

PIERRE PEAN
Pierre Péan au Figaro, le 24 mars 2014. Photo François Bouchon / Le figaro

Avez-vous l’impression que nous sommes mieux informés aujourd’hui qu’auparavant?

Avec le culte de l’immédiateté et les chaines d’information continue, on a l’impression d’en savoir plus, d’être informés en permanence sur tout ce qui se passe. Mais pour être réellement informé, il faudrait que chaque citoyen soit un rédacteur en chef très pointu, qui puisse faire le tri dans tout ce qui sort. Dans cette masse effrayante d’informations, la manipulation est plus facile, et finalement le citoyen est,me semble-t-il, moins bien informé qu’il y a 25 ans. Avant vous saviez très bien en achetant vos journaux quelle grille de lecture du monde vous alliez avoir. Il suffisait alors d’acheter le Figaro et l’Humanité pour se faire une opinion, en croisant les informations. Aujourd’hui pour avoir sa propre opinion, c’est plus compliqué. La culture du scoop, du clash, de l’incident, de l’immédiateté bouleverse de façon mécanique l’agenda politique, et transforme les politiques, non plus en gouvernants, mais en communicants.

Selon vous, quand s’est installée cette uniformisation du discours médiatique?

La prégnance absolue de la vision droit-de-l’hommiste et l’installation d’une chape de plomb de ce qu’on appelle «pensée unique», date, selon moi, de la chute du mur de Berlin. La disparition de la menace rouge a accouché d’un système apparemment plus ouvert, mais avec une emprise extraordinaire et croissante du pouvoir des associations parallèlement à une baisse du pouvoir des Etats. On a vu émerger la clé victimaire. Le pouvoir des associations et des acteurs intermédiaires de la société civile est devenu paradoxalement plus totalitaire que celui des Etats. Pour le Rwanda, j’ai eu un procès d’une violence folle, on m’a accusé de négationnisme, de révisionnisme voire d’antisémitisme. On a été jusqu’à me comparer à Goebbels et à Faurisson! J’ai la peau dure, j’ai eu au moins une cinquantaine de procès, mais celui-là m’a fait particulièrement mal. Il y a toujours eu de la censure, mais aujourd’hui on a une censure diffuse mais extrêmement forte.