Les dépensiers du désespoir
Face à un avenir incertain, les jeunes Canadiens accumulent plus de dettes que jamais. Portrait d’une génération qui vit à crédit.

Hilary est entrée dans l’âge adulte avec une longueur d’avance. Cette Hamiltonienne de 28 ans a eu la chance que ses parents paient ses études de premier cycle à l’Université de Guelph. À l’obtention de son diplôme, elle espérait décrocher un emploi en politique publique — ce qu’elle a fait, à la condition de déménager à Thunder Bay. Elle a vite compris que progresser dans sa carrière nécessiterait un autre diplôme, alors elle a économisé plus de 12 000 $ et a fait sa maîtrise à Queen’s. Le programme devait inclure des déplacements à Ottawa et à Washington, mais la pandémie a tout chamboulé. Elle a passé l’année à fixer un écran, isolée et anxieuse face à un avenir qui semblait prometteur et qui s’effondrait soudainement. Elle était aussi fauchée.
En 2022, Hilary travaillait dans son domaine et vivait dans son propre appartement à Toronto. C’était petit, rien de luxueux, mais propre et bien desservi par les transports en commun. Sur le plan budgétaire, c’était toutefois un chemin qui ne menait nulle part. Son revenu mensuel était de 3 500 $, et son loyer mensuel de 2 200 $. Elle a alors adopté une astuce précaire, mais de plus en plus répandue : « Je mettais mon chèque de paie sur le loyer et tout le reste sur ma carte de crédit. »
« Tout le reste », ce n’était pourtant rien d’extravagant — les nécessités modernes, en somme. Elle achetait des épiceries et un abonnement au gym, des abonnements Netflix et Disney+, un canapé et de la literie pour son nouvel appartement. Elle soupait au restaurant avec des amies une ou deux fois par semaine, commandait des plats à emporter et achetait « le bon maquillage » chez Sephora. Elle a remarqué que le solde de sa carte de crédit augmentait et s’est promis d’éviter les sorties coûteuses dans les bars. « Je me suis dit que j’allais passer au cannabis. Mais ensuite, je me retrouvais stone et je commandais des trucs dont je ne me souvenais même plus avoir commandé. » Les livraisons Amazon devenaient un jeu : qu’est-ce qui est dans la boîte? Elle peut encore identifier l’achat qui a fait sauter la limite mensuelle de 10 000 $ de sa carte : un abonnement de 60 $ US à Fabletics, la marque de tenues de sport de Kate Hudson.
Hilary est loin d’être un cas isolé. L’an dernier, les dettes à la consommation des membres de la génération Z ont bondi de 30 % — plus que dans tout autre groupe d’âge — en partie grâce à l’adoption enthousiaste par les jeunes Canadiens d’options de crédit alternatives, comme le paiement différé. Parfois très différé : les taux de défaillance, en hausse dans toutes les tranches d’âge, sont les plus élevés chez les jeunes dépensiers du pays, qui s’enfoncent de plus en plus dans l’insolvabilité du quart de vie à coups de clics et de tapotements.
C’est en partie un problème d’accessibilité : « On n’a même plus besoin de mettre un pantalon pour dépenser de l’argent », dit Hilary en plaisantant sur le fait qu’elle a récemment acheté du papier de toilette depuis ses toilettes. Mais c’est plus que ça. « Ça paraît peut-être extrême, mais dépenser pour des choses qui me rendaient heureuse était une réaction à la solitude et au désespoir que je ressentais. » Elle se souvient d’avoir quitté, pendant la COVID, son appartement qu’elle n’avait pas les moyens de se payer pour se faire faire une manucure à 80 $. « C’était le premier contact humain que j’avais eu en des semaines. Je l’ai fait pour me sentir mieux et, sur le moment, ça a marché. » Elle n’est pas fière de ce que beaucoup qualifieraient de dépenses inconsidérées — c’est pourquoi elle a demandé à n’être identifiée que par son prénom — mais elle n’en est pas non plus embarrassée. Si quoi que ce soit, elle est en colère : « J’ai travaillé très dur et j’ai fait tout ce qu’on était censé faire, et puis c’est comme : “Bien joué, rien de tout ça ne va se réaliser.” » La sécurité d’emploi? La propriété immobilière? La retraite? « Tous ces objectifs semblent si loin, peut-être même impossibles. Alors oui, on se fait faire les ongles, on part en vacances. Au moins, on a un peu de joie dans l’instant présent. »
Bienvenue dans l’économie du YOLO : vivre maintenant, payer plus tard. La génération de jeunes élevés dans l’hyperconsumérisme de l’ère des médias sociaux entre dans l’âge adulte à une époque d’instabilité économique et existentielle extrême. Sans même avoir un cortex frontal entièrement développé, ils naviguent dans une contradiction fondamentale : les coûts impossibles de l’éducation et du logement les plongent dans le rouge, tandis qu’un marché du travail impitoyable et la stagnation des salaires les y maintiennent. Ils se sentent condamnés à long terme par l’économie, le cycle d’actualités, l’horloge apocalyptique des changements climatiques. Alors, à court terme, ils s’en foutent : ils se font faire la manucure à 80 $, ils s’achètent le Labubu en édition limitée. Ils prennent l’avion pour voir le Eras Tour en Argentine, parce que même avec les billets d’avion et l’hôtel, c’est encore moins cher qu’acheter des billets à Toronto.
Ce n’est pas logique — c’est dissociatif. « Une réaction traumatique classique », selon la thérapeute financière Aseel El-Baba, qui m’a confié que la génération Z entretient une relation coupée avec l’avenir. « On leur demande de prendre des décisions qui leur seront bénéfiques plus tard, et ils répondent : “Quel avenir? Celui qu’on nous a arraché sous les pieds?” » Dans ces temps désespérés, dépenser pour de petits (et moins petits) luxes est un baume. Mais c’est aussi une bombe à retardement qui tique dans le sous-sol sans fenêtres et infesté de coquerelles de l’économie canadienne. Personne ne s’enrichit en criant YOLO, ni ne contribue à un CELI ou à un REER. C’est ce qu’on crie quand on fonce vers le bord d’une falaise.
Le Canada est depuis longtemps une nation de consommateurs. Une économie qui ronronnait autrefois grâce à ce que nous produisions — bois d’œuvre, minéraux, voitures — est désormais aussi propulsée par ce que nous achetons. Le surendettement n’est pas seulement une folie de jeunesse. C’est un passe-temps national. En 2025, les Canadiens ont établi un record de dette à la consommation à 2 500 milliards de dollars. Notre ratio dette des ménages/revenu est de 175 % : pour chaque dollar gagné, nous en devons presque deux. C’est plus élevé que dans tout autre pays du G7, et nettement plus qu’aux États-Unis (environ 128 %). La différence principale ne tient pas au nombre d’abonnements Fabletics, mais à la crise du logement au Canada. Les hypothèques constituent une large part de l’endettement des Canadiens de plus de 30 ans. Mais la plupart des membres de la génération Z n’ont pas d’hypothèque. À un âge où les générations précédentes épargnaient pour devenir propriétaires, les vingtenaires doivent choisir entre des loyers écrasants et prendre leur retraite dans le sous-sol de leurs parents. Aucune option n’est attrayante — c’est justement le problème. D’où la mission kamikaze consumériste.
Au tournant du XXe siècle, la dette était un gros mot. Les gens bien économisaient pour ce dont ils avaient besoin. S’ils empruntaient, ce n’était pas à une banque, mais à Joey l’épicier. Puis vint l’explosion de croissance qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. Désireux d’inciter les Canadiens à acheter des maisons, le gouvernement fédéral a commencé à émettre des hypothèques. À la même époque, les grands magasins ont gagné en popularité, beaucoup offrant des plans de versements pour payer les articles coûteux comme les appareils ménagers.
On ne peut pas parler de dette sans parler de la naissance du consumérisme dans les années 1960. Soudainement, la télévision et les centres commerciaux nous montraient ce que nous voulions et où l’obtenir. Puis est arrivé un petit bout de plastique pour compléter le triptyque : Chargex (devenu plus tard Visa) a fait ses débuts au Canada en 1968. Au départ, c’était un outil réservé aux nantis, un symbole de statut émis uniquement aux adultes qui en avaient les moyens. Mais à mesure que les profits augmentaient, les banques ont réalisé qu’il y avait davantage d’argent à gagner avec ceux qui peinent à rembourser. En 2002, 66 % des étudiants universitaires canadiens avaient une carte de crédit. En 2023, c’était 83 %. Les institutions financières installaient des kiosques sur les campus, distribuant des t-shirts et des frisbees à leur effigie, ainsi que les premières cartes de crédit qui allaient avec. Pour les jeunes adultes, le crédit était une étape sur le chemin de l’indépendance financière : un tremplin vers un style de vie où les appareils électroménagers n’étaient plus un luxe. Ni les deuxièmes voitures, ni les rénovations de cuisine, ni les voyages au Club Med. La dette était plus que normalisée — elle était glorifiée, emblème d’une mobilité ascendante qui semblait, à l’époque, acquise d’avance.
L’avenir reposait aussi sur les études postsecondaires, qui ont connu un essor au Canada avec la génération des baby-boomers. Les frais de scolarité annuels étaient de 500 $, et les dettes étudiantes qui existaient pouvaient facilement être remboursées grâce à un emploi d’été. À la fin des années 1990, les Canadiens détenteurs d’un diplôme universitaire gagnaient 63 % de plus que ceux qui n’en avaient pas. C’était la première étape d’un chemin fiable vers une bonne carrière, où des augmentations de salaire prévisibles et des cotisations REER équivalentes de l’employeur étaient distribuées à la façon d’Oprah. Toi, tu auras un avenir! Toi aussi! Et toi aussi!
Quelques décennies plus tard, la trousse de démarrage économique a un trou dedans. L’enseignement supérieur, jadis une garantie, est devenu un cercle vicieux. D’un côté, il est plus nécessaire que jamais; on dirait qu’il faut presque une maîtrise pour promener des chiens. Mais l’équation coûts-bénéfices a changé. Anton, un étudiant à qui j’ai parlé pour cet article, est à mi-chemin de son baccalauréat en programmation à York, une discipline qu’il a choisie en raison des perspectives d’emploi qu’elle offrait. Maintenant, il panique à l’idée que l’IA s’empare des postes de débutants. Il voulait fabriquer des robots, pas se faire remplacer par l’un d’eux.
J’ai rencontré Anton lors de la foire de l’emploi de l’Exposition nationale canadienne de l’été dernier, un événement annuel de recrutement au centre-ville de Toronto. Environ 54 000 personnes ont postulé pour 5 000 postes à temps partiel de deux semaines. Ce tsunami de candidats comprenait beaucoup d’élèves du secondaire, mais aussi bon nombre d’étudiants collégiaux ou universitaires. Certains avaient même déjà obtenu leur diplôme; ils m’ont dit que se retrouver en compétition avec des adolescents pour des emplois au salaire minimum ne faisait pas partie de leur plan pour l’après-diplôme. Munira est une étudiante en soins infirmiers qui, comme Anton, a accepté de me parler à condition que je ne donne pas son nom de famille. Ses parents ont immigré de Somalie au Canada au début des années 1990, juste avant sa naissance. Il y a un an, elle n’avait presque pas de dettes à la consommation : elle travaillait 40 heures par semaine dans un poste administratif et suivait des cours en soins infirmiers le soir. Puis ses heures ont été réduites, alors elle a pris un deuxième emploi dans le commerce de détail. Et ces heures-là ont été réduites aussi. « Et maintenant », dit-elle en indiquant la file de quelque 2 000 jeunes qui s’étire derrière elle. Elle porte actuellement 10 000 $ de prêts étudiants et 13 000 $ supplémentaires en dettes de carte de crédit.
Munira vit avec ses parents. Ses dettes proviennent de coûts de base comme l’épicerie, un nouvel ordinateur, le transport et son thé matcha aux fraises quotidien, une habitude qu’elle considère comme une dépense valable. « On a si peu de choix. C’est quelque chose que je peux choisir pour moi-même. » Elle a des amies qui ont sombré bien plus profondément dans les dépenses comme mécanisme d’adaptation. « Le rêve canadien est brisé, dit-elle. Est-ce que tu n’as jamais réagi quand tu t’es senti trahi? »
L’effet rouge à lèvres remonte à 2001, quand Estée Lauder a signalé une hausse des ventes de rouge à lèvres après le 11 septembre. Les femmes achetaient du rouge à lèvres pour refouler leur anxiété et leur sentiment de désespoir. Traditionnellement, les dépenses de consommation étaient plus prévisiblement liées à la confiance des consommateurs, mais l’effet rouge à lèvres a montré comment la crainte et la panique pouvaient elles aussi encourager l’activité commerciale. La même chose se produit aujourd’hui, sauf que les dépenses ne sont pas liées à une seule catastrophe, et ce n’est pas seulement du rouge à lèvres. C’est des vêtements de créateurs, des sèche-cheveux Dyson, du parfum, des produits de soin, des voyages, des concerts, des séances au nouveau centre de bain froid à 50 $ la visite (et un smoothie vert à 13 $ obligatoire pour compléter l’expérience). Ce sont des matelas rendus célèbres sur internet, des masques faciaux à infrarouge et tout ce que l’algorithme sait que vous voulez avant même que vous l’ayez vu. Les économistes appellent ça le doom spending : une variante nihiliste de la thérapie par le magasinage.
C’est, pour paraphraser Taylor Swift, l’asile qui a élevé la génération Z : une foire aux miroirs numérique aux images déformées et aux standards impossibles, où on n’a même pas besoin de se tordre le cou pour voir ce que font les voisins. L’idée de vouloir garder le même train de vie que ses voisins n’est pas nouvelle, mais en ligne, c’est une autre bête, explique Jordan Foster, professeur à l’Université MacEwan d’Edmonton qui donne un cours sur la sociologie de la consommation. « La notion de “voisins” impliquait qu’ils vivaient dans la même rue que vous », dit-il. Cette proximité géographique signifiait que les personnes qui influençaient vos aspirations occupaient les mêmes bulles socioéconomiques. Aujourd’hui, ces voisins sont en ligne, affichant des styles de vie que leurs abonnés veulent reproduire. Ces points de référence élevés ont fini par définir le nouveau consumérisme. La classe moyenne s’est érodée, dit Foster. « Alors quand les jeunes regardent vers le haut, ils regardent très loin vers le haut. Les biens qui leur semblent nécessaires commencent à être très coûteux. »
On ne sait pas très bien qui mérite d’être réprimandé. Prenons la prolifération de produits de luxe dans la fourchette de 600 à 800 $. Les marques fabriquent des produits à ce prix parce qu’il se situe souvent juste en dessous du plafond des premières cartes de crédit distribuées dans les centres commerciaux. « En l’absence de possibilités d’investir dans les marqueurs traditionnels de succès, comme les maisons ou les voitures, il ne reste plus qu’à acheter des choses qui symbolisent le succès : une ceinture Gucci, un sac Gucci, quelque chose de Louis Vuitton », dit Foster. Alarmant? Certes. Mais les statistiques montrant qu’il faudrait en moyenne 40 ans à un ménage canadien pour économiser pour acheter une maison à Toronto le sont tout autant.
La planificatrice financière Shannon Lee Simmons affirme que la différence essentielle entre sa propre génération milléniale et la cohorte actuelle réside dans la perte de confiance envers le système. « Ce n’est pas de la paresse. C’est un sentiment d’inutilité purement économique », dit-elle. Les millennials ont fait face à des circonstances difficiles en entrant dans l’âge adulte pendant la crise financière de 2008. Ils se sont accrochés, ont multiplié les petits boulots et se sont surmenés jusqu’à atteindre des taux record d’épuisement professionnel, d’anxiété et d’absence d’équilibre travail-vie personnelle. La génération Z observe ses aînés directs et se dit : « On ne fera pas ça. » Les jeunes clients de Simmons gravitent vers le bien-être, choisissant des expériences qui enrichissent leur vie maintenant. Mais bien sûr, tout ce prendre soin de soi a un prix élevé. « Souvent, leurs mauvaises décisions se résument à un sentiment d’impuissance. Mon travail consiste à les convaincre que peu importe la gravité de leur situation, les petits choix s’accumulent », dit-elle.
Avec l’essor de la culture crypto, le contrecoup de la COVID et les fausses nouvelles, les institutions établies en général ont atterri sur la liste noire de la génération Z. Les faux dieux de la finance traditionnelle ne font pas exception. Les jeunes, qui ont vu leurs parents se faire écraser par les dettes de crédit lors de la crise financière de 2008 et qui sont eux-mêmes devenus adultes pendant l’instabilité économique et politique de l’ère pandémique, se méfient des mêmes vieilles institutions et sont ouverts à des alternatives financières non bancaires comme le paiement différé (BNPL). Une étude récente a montré que plus de la moitié des membres de la génération Z disent que les cartes de crédit leur donnent « la nausée » — une aversion dont les perturbateurs de la technologie financière ont su tirer parti.
En 2015, Wayne Pommen travaillait en capital-investissement quand il a remarqué que le Canada ne fournissait pas aux jeunes consommateurs les alternatives de crédit qui proliféraient partout dans le monde. Il a investi dans une jeune pousse torontoise appelée Health Smart Financial Services, qui utilisait le financement sans intérêt pour aider les clients à couvrir des dépenses coûteuses comme les soins médicaux, dentaires et vétérinaires. En tant que PDG, Pommen a élargi la portée de l’entreprise : pourquoi ne pas appliquer le même modèle à l’ensemble du commerce de détail? L’entreprise a été rebaptisée PayBright et a fini par s’associer à des détaillants locaux comme La Baie et à des acteurs mondiaux comme Wayfair et Sephora. Quand les consommateurs ont massivement migré vers le commerce en ligne pendant la pandémie, les applications de paiement différé se sont frayé un chemin dans le processus d’achat en ligne. En janvier 2021, la société américaine Affirm a acquis PayBright pour 340 millions de dollars. Pommen n’avait pas l’intention de vendre, mais il avait besoin du soutien d’un acteur mondial pour suivre le rythme dans un secteur en plein essor.
Parmi les autres grands acteurs du paiement différé, on trouve AfterPay et Sezzle, mais le leader incontesté du secteur est Klarna, qui a atteint le statut de « Kleenex » — une marque devenue un verbe générique (« Je vais juste le Klarner »). Les sociétés de crédit traditionnelles comme Visa et Amex ont créé leurs propres versions pour récupérer des parts de marché. Même Canadian Tire a une carte de paiement différé. Selon Paiements Canada, 9 % des consommateurs utilisaient le paiement différé en 2022. En 2024, c’était 25 %. Et les plus grands adeptes sont de loin les membres des générations Z et milléniale, qui représentent près de 80 % des utilisateurs. Détail intéressant : 60 % des billets du dernier festival Coachella ont été achetés à tempérament.
Ces entreprises connaissent bien leurs clients. Dans une publicité de Klarna, Snoop Dogg étale du beurre d’arachide doré sur un sous-marin de 12 pieds. Le tout ressemble à un vidéoclip jusqu’au moment où l’on voit le slogan : « Soyez fluide. Payez plus tard. Klarna. » Et c’est effectivement assez fluide. Les applications de paiement différé sont comme l’ami qui a payé pour vous — et tant que vous remboursez cet ami à temps, tout va bien. Si vous ne le faites pas, c’est là que les frais de retard s’accumulent. Le principal modèle de profit des applications consiste à facturer des frais aux détaillants, qui cèdent une petite portion du montant total de la transaction pour offrir plus de commodité à leurs clients et générer plus de revenus pour eux-mêmes.
Mais tout le monde ne voit pas le paiement différé d’un bon œil. Dans un rapport de 2021, l’Agence de la consommation en matière financière du Canada a averti que ces services pourraient augmenter l’endettement des ménages et encourager les dépenses excessives. Wayne Pommen affirme le contraire. « Nos clients nous disent constamment que notre modèle de remboursement simple et prévisible les aide à établir un budget. Si cela leur donne confiance pour ajouter un accessoire lors du passage à la caisse, nous en sommes très satisfaits. » Il dit que même lorsque le paiement différé implique des intérêts, il s’agit d’intérêts simples, et non de la boule de neige d’intérêts composés que l’on obtient avec les cartes de crédit. Et Affirm, contrairement à une grande partie de la concurrence, ne facture pas de frais de retard. En revanche, elle transmet les dettes impayées à une agence de recouvrement après 120 jours.
Kelley Keehn est une éducatrice financière dont le livre Save Yourself, paru en janvier, examine la neuroscience derrière les habitudes de consommation. « Les applications de paiement différé disent “dépensez intelligemment”, mais ce qu’elles veulent dire, c’est “dépensez plus”. » Elle rit quand elle entend des gens comparer le paiement différé aux anciens plans de versements des grands magasins. Oui, les deux systèmes permettent de payer en plusieurs fois. Mais dans l’ancien modèle, on recevait souvent le canapé ou la machine à laver après le dernier versement. Avec le paiement différé, on repart immédiatement avec ses achats. Dans cette distinction, elle voit une métaphore puissante de notre époque.
« On obtient la décharge de dopamine quand on atteint l’objectif — et l’objectif, c’est ce qu’on achète, pas un bon comportement financier. Donc si on paie progressivement pour quelque chose, ça va être une accumulation lente et régulière avant la libération », dit-elle. « Avec le paiement différé, on obtient une dose rapide dès le départ, mais elle disparaît et on chasse la suivante. Dans une société basée sur le liquide, il y avait un contexte : on a une certaine somme d’argent, et on l’utilise pour acheter les billets de concert ou le nouvel iPhone. Mais quand on a grandi dans un monde où l’argent physique existe à peine, il est beaucoup plus difficile de se mettre dans cet état d’esprit. » Le paiement différé, dit Keehn, nous éloigne encore davantage de la capacité à concevoir l’argent comme un concept fixe.
En mars, DoorDash a annoncé un partenariat avec Klarna, et le « burrito acheté maintenant, payé plus tard » est devenu le sujet de blagues sur les médias sociaux. L’idée de payer sa commande à emporter en plusieurs versements se prêtait à la parodie, mais elle n’est pas entièrement éloignée de la façon dont les jeunes utilisent le paiement différé pour l’épicerie, les manuels scolaires et autres nécessités. Mason Cox, directeur du counselling à la Credit Counselling Society de la Colombie-Britannique, voit affluer de plus en plus de jeunes clients, ainsi qu’une évolution de leur profil d’endettement. Autrefois concentré sur une ou deux cartes de crédit, il se présente aujourd’hui sous forme d’une mosaïque de microdettes : cartes de crédit, paiements différés, prêts sur salaire pour rembourser des dettes de paiement différé. Et bien que toute cette activité apparaisse dans le PIB, elle n’a jamais été incluse dans les dossiers de crédit canadiens — jusqu’à maintenant. Depuis cet été, Equifax Canada intègre les données de certains fournisseurs de paiement différé dans ses dossiers de crédit, et TransUnion se prépare également à y ajouter ces données. Par conséquent, les paiements manqués pourraient bientôt avoir un impact sur les cotes de crédit. Pendant ce temps, le gouvernement fédéral étudie également la question et réfléchit à la stratégie de surveillance la plus efficace. Ce qui signifie que le processus risque de devenir beaucoup moins fluide — beurre d’arachide doré ou pas.
Quand Bridgette Vong, une influenceuse financière torontoise, a obtenu sa première carte de crédit à 18 ans, elle ne la considérait pas comme du crédit, mais plutôt comme une licence pour dépenser. Elle a grandi dans un ménage à faible revenu à Toronto, où la stratégie de survie de sa mère consistait à toujours payer le minimum mensuel. C’est donc ce que Vong a fait : dépenser pour de petits plaisirs et payer le minimum pendant que son solde grossissait. Quand elle a atteint la limite de sa première carte, elle en a obtenu une deuxième. Quand celle-là a été complètement saturée, l’anxiété a suivi. Elle a consulté un conseiller financier, qui lui a expliqué clairement : si Vong continuait à payer le solde minimum (150 $ sur chaque carte) chaque mois, sa dette lui coûterait neuf ans et plus de 17 000 $ en intérêts. Mais si elle augmentait ses paiements à 350 $ et 450 $ sur chaque carte, cela ne prendrait qu’un an et elle ne paierait qu’environ 3 000 $ en intérêts. L’illumination s’est produite, et Vong s’est engagée à changer ses habitudes. En juin 2023, elle a partagé sa démarche sur les médias sociaux comme moyen de s’y tenir.
Vong publiait auparavant des vidéos sur des sujets comme l’alimentation et la motivation. Mais c’est son projet de remettre ses finances en ordre qui a suscité un engagement exceptionnel. « Il faut beaucoup plus de transparence financière pour les gens qui ne connaissent rien à l’argent. Si ça vous parle, je documente tout mon parcours, alors suivez-moi », a-t-elle dit face caméra, son image incrustée sur un tableau budgétaire coloré. Et les gens l’ont suivie : 1,4 million de vues sur cette première publication, et des millions d’autres alors qu’elle décomposait ses sources de revenus, testait des stratégies d’épargne et offrait son soutien dans les commentaires à des abonnés dans des situations similaires.
Autrefois un gros mot, la dette est maintenant un sujet tendance, une sous-culture des médias sociaux avec sa propre collection de mots-clics : #aveuxtdettes, #monparcoursdettes, #défisansdépenses. Le loud budgeting encourage une transparence totale sur les difficultés financières — à la fois comme moyen de favoriser de bonnes décisions et pour normaliser le fait de dire non aux dépenses inabordables. Dans l’une des publications les plus populaires de Vong, elle et des amies installent son matelas dans le salon pour une soirée cinéma-pyjama (pas d’Uber, pas de cocktails à 25 $ au bar).
Aujourd’hui, Vong travaille à temps plein comme créatrice de contenu dans les catégories finance et style de vie. Ses revenus en tant qu’influenceuse financière l’ont aidée à rembourser ses dettes avant l’échéance, en seulement six mois. « J’ai cliqué sur payer maintenant, et… confirmé!! Oh mon Dieu, je n’arrive pas à croire à quel point c’est bon d’avoir remboursé la dernière dette de mes f***ing cartes de crédit!!! », a-t-elle écrit en documentant le moment où son solde a atteint zéro. Son parcours d’endettement derrière elle, Vong se considère maintenant comme une « dé-influenceuse », faisant partie d’un mouvement visant à contrer l’hyperconsumérisme. « Une grande partie des dépenses des jeunes aujourd’hui est basée sur cette idée de volume : on n’a pas besoin d’un rouge à lèvres, on en a besoin de 20. Chaque sortie nécessite une nouvelle tenue », dit-elle. C’est la formule diabolique d’Apple — sortir un nouveau modèle chaque année pour encourager les mises à jour — sauf que maintenant, c’est tout. Alors que la popularité de Vong s’est accrue, ses revenus aussi. En août, elle a atteint un nouveau record : 36 000 $ en partenariats avec des marques. Bien sûr, elle a publié une ventilation de la façon dont elle y est parvenue, même si on peut se demander si son succès alimente de bonnes habitudes budgétaires ou des rêves de s’enrichir sur TikTok.
La génération Z a construit le royaume de FinTok et Finstagram à son image : mignon, irrévérencieux, emoji yeux au ciel pour les vieilles façons de faire et clin d’œil à quelques paradoxes criants. Les publications sur les finances personnelles ont décollé pendant la pandémie, alors que la dépendance des jeunes aux médias sociaux s’est approfondie et leur anxiété financière s’est accentuée. Vous voulez en savoir plus sur la consolidation de dettes? Les FNB? Les meilleures façons de gagner un revenu passif? Est-ce que quelqu’un comprend vraiment les actions mèmes? Il y a un finstagrammeur pour ça : le « crypto bro », la « money baddie », la « broke girlie », le gars posant devant une voiture de luxe, heureux d’expliquer comment il a fait son premier million avant 30 ans. Une identité de marque forte et un anneau lumineux sont essentiels — une véritable expertise financière, beaucoup moins. Ce n’est pas qu’il n’y a pas d’influenceurs financiers qui créent du contenu précieux et fondé sur des faits. C’est simplement que l’algorithme favorise le drame, et que les bons conseils financiers sont assez ennuyeux. Au lieu de cela, les jeunes qui se connectent pour obtenir des conseils budgétaires sont immédiatement exposés à des délires de richesse rapide. L’absence de surveillance rend le contrôle de la qualité d’autant plus difficile. Les conseillers financiers traditionnels ont peut-être l’air ringards, mais ils sont soumis à une réglementation. Une étude récente de l’Institut CFA a montré que seulement 20 % des conseils en investissement sur TikTok étaient identifiés comme tels, et de nombreux influenceurs financiers reçoivent des commissions pour promouvoir des services financiers.
Au nouveau Laboratoire canadien de bien-être financier de l’Université Western, améliorer la littératie financière fait partie de la mission. Dans une autre époque, cela aurait peut-être signifié comment équilibrer un budget et calculer des taux hypothécaires. De nos jours, dit le cofondateur et professeur émérite Chuck Grace, il y a une lacune de connaissances plus pressante : comment gérer les risques. « C’est choquant de voir combien de jeunes nous racontent comment ils se sont retrouvés dans le pétrin en suivant des conseils financiers entendus sur TikTok », dit-il. Il plaisante en disant qu’il a élaboré une règle d’or : « Ne prenez pas de conseils financiers d’une personne qui parle dans son téléphone en conduisant. » On ne devrait probablement pas prendre n’importe quel conseil d’une personne qui enregistre du contenu au volant d’un véhicule en mouvement, mais une mauvaise recommandation Netflix ne peut pas faire autant de dégâts. Dans le domaine des finances personnelles, un mauvais conseil peut avoir des effets durables.
Aseel El-Baba, la thérapeute financière qui a décrit les habitudes de dépenses de la génération Z comme une réaction traumatique, dit que la même mentalité YOLO favorise une tolérance élevée au risque. « J’ai des clients, beaucoup de jeunes hommes, qui ont l’impression que tout le monde autour d’eux a connu un succès fou en faisant des investissements audacieux », dit-elle. Tout ce temps sur les médias sociaux leur donne une idée déformée du succès — comme si tous leurs pairs avaient une Lamborghini. Cela suggère aussi qu’ils ont atteint ce succès grâce à des manœuvres non conventionnelles et téméraires. Ses commentaires me rappellent la publicité de Matt Damon pour les cryptos en 2021 : celui où il marche sur fond de fantasmes masculins (planètes, fusées, explorateurs brandissant des piolets) avant de nous dire que « la fortune favorise les audacieux ». Damon a été vivement critiqué pour avoir fait la promotion d’investissements à haut risque — surtout quand le marché des cryptos s’est effondré quelques mois plus tard. « Essayer de contrer ce discours avec ce qui est essentiellement “dépensez moins, épargnez plus, investissez de façon responsable” est le plus grand défi », dit Grace. La fortune favorise une perspective à long terme — mais essayez de dire ça à l’algorithme.
En septembre, le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, s’est exprimé sur la crise de l’emploi chez les jeunes de sa province : « Ça me rend fou de voir des jeunes en bonne santé qui m’appellent en disant : “Je ne trouve pas de travail.” Je vous assure que si vous travaillez assez dur, ça sera peut-être dans la restauration rapide ou ailleurs, mais vous trouverez », a déclaré Ford, comme un mème « ok boomer » ambulant. C’est une position qui semble en contradiction avec les centaines de témoignages sur les médias sociaux où des membres de la génération Z décrivent les innombrables curriculum vitæ qu’ils ont envoyés sans réponse.
Les politiciens blâment les jeunes parce que c’est beaucoup plus facile que d’assumer leurs propres responsabilités, dit Paul Kershaw, professeur de politiques publiques à l’Université de la Colombie-Britannique. Il y a treize ans, Kershaw a fondé Generation Squeeze, un groupe de réflexion axé sur l’iniquité économique entre les générations. À l’époque, la génération lésée était celle des millennials, confrontés aux vents contraires économiques de la récession du milieu des années 2000. Aujourd’hui, la génération Z fait face à une situation considérablement plus désespérée, mais les décideurs politiques font les mêmes esquives. « Avec les millennials, c’était : “Regardez tout le pain avocat qu’ils mangent” », dit Kershaw. « Maintenant, c’est les dépenses de style de vie excessives, mais c’est la même chose : après des décennies d’échec à résoudre les tensions systémiques et leurs conséquences prévisibles, les gouvernements veulent présenter cela comme un problème d’habitudes de consommation individuelles. »
Parce que, bien sûr, les concerts et le loyer ne sont pas les seules choses pour lesquelles les jeunes déboursent. À peine entrée dans ses années de revenus, la génération Z a déjà dépensé une somme extraordinaire pour soutenir la santé et la richesse des Canadiens plus âgés — à des prix qui font paraître les billets de Coachella bon marché. Quand les baby-boomers entraient dans l’âge adulte, seulement 10 % du budget fédéral allait au soutien de la Sécurité de la vieillesse, contre plus de 15 % aujourd’hui. Notre modèle actuel offre de généreux allègements fiscaux et avantages aux aînés; il est beaucoup moins généreux en matière d’éducation, de logement et de prestations pour soutenir les jeunes familles. Cet écart ne fera que se creuser à mesure que le reste des baby-boomers cessera de travailler, laissant moins de jeunes pour en porter le fardeau. Grâce au déclin démographique des 50 dernières années, le nombre de Canadiens actifs qui soutiennent chaque retraité sera passé de près de huit en 1976 à trois d’ici 2027. Si la génération Z tombe d’une falaise financière, elle entraîne tout le monde avec elle.
Generation Squeeze a récemment proposé des réformes du budget fédéral qui redistribueraient les économies de retraite — une façon de compenser les jeunes contribuables pour les fardeaux qu’ils supportent en matière de logement abordable. Une politique fiscale qui s’attaque à la quantité de richesse actuellement immobilisée dans l’immobilier serait une autre étape vers l’équité. Je repense à la description que Munira fait de son habitude de thé matcha aux fraises comme d’une expression de son autonomie. Les jeunes ne peuvent pas faire de meilleurs choix s’ils n’en ont pas.
Hilary, la diplômée en politique publique avec 10 000 $ de dettes de carte de crédit, a réussi à s’en sortir en prenant un deuxième emploi. Elle a renoncé au cannabis, annulé Fabletics et pris des mesures pour s’attaquer à ce qu’elle perçoit maintenant comme un cycle problématique dans ses habitudes de dépenses. On se sent mal, alors on va sur les médias sociaux et on se sent encore plus mal. Ensuite, on achète quelque chose pour se sentir mieux — et on finit par se sentir pire. « C’est une montée d’adrénaline qu’on recherche parce qu’on essaie de passer la journée ou même l’heure », dit-elle. Ces jours-ci, elle planifie à plus long terme. Elle est toujours stressée par ses finances, mais son fardeau locatif est sur le point de s’alléger : elle et son copain cherchent un appartement ensemble. Ils aimeraient avoir un chien, mais qui peut se le permettre? (Un animal de compagnie — dans cette économie?) C’est néanmoins un objectif orienté vers l’espoir plutôt que vers le désespoir. Pour l’instant, ça fait toute la différence.

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