Fantômes lumineux : la chimie toxique des séances de spiritisme victoriennes
Résumé en français de l’article Glowing ghoul or chemical tool? The toxic chemistry behind Victorian séances d’Aditi Sen, publié par The Conversation (26 octobre 2026).
En novembre 1857, lors d’une séance de spiritisme à Jersey City, la médium Leah Brown affirma que son corps produisait des particules lumineuses si intenses qu’elles lui brûlaient presque les mains. Le lendemain, on découvrit des particules luminescentes dans la terre humide où elle avait plongé les mains : il s’agissait de phosphore. Dans ses mémoires, elle en reconnut la présence, mais soutint que son corps l’avait produit, les manifestations des esprits engendrant selon elle des « lumières phosphoriques ». D’après Aditi Sen, professeure adjointe d’histoire à l’Université Queen’s, en Ontario, elle avait plus probablement apporté du phosphore en cachette.
Le phosphore blanc émet une faible lueur en réagissant lentement avec l’oxygène de l’air : c’est de la chimiluminescence, un effet qui pouvait sembler très convaincant dans une pièce sombre. Mais il est toxique s’il est avalé, et ses vapeurs peuvent être nocives. Utilisé dans les allumettes, il causait chez les ouvrières des fabriques une maladie qui attaquait les dents et les os de la mâchoire (phossy jaw). L’autrice précise qu’aucune preuve ne montre que des médiums en aient souffert, mais souligne qu’un poison industriel connu était couramment utilisé dans les séances. D’autres trucs étaient inoffensifs : en 1910, le magicien William Marriott montra comment faire apparaître des mains d’esprits avec quelques accessoires et de la peinture luminescente, et une peinture au sulfure de calcium, lancée en 1877, connut un grand succès commercial.
L’autrice rappelle que science et spiritisme n’étaient pas des mondes complètement séparés : en 1874, le chimiste William Crookes étudia les objets lumineux des séances, sans pour autant rejeter le spiritisme comme une pure supercherie. La littérature a aussi joué un rôle. Dans Le Chien des Baskerville, Arthur Conan Doyle, lui-même passionné de paranormal, enduit le chien de phosphore pour lui donner un aspect fantomatique, et le roman gothique The Shape of Darkness, de Laura Purcell, met en scène une enfant médium pauvre qui ignore que la lueur de son corps vient du phosphore. Pour Aditi Sen, ces deux œuvres rappellent que certains corps ont toujours été considérés comme plus jetables que d’autres.