Par Cristiana Bedei — VICE, 17 novembre 2023
Traduit de l’anglais par le Kiosque Médias

Vous apercevez quelqu’un de l’autre côté de la pièce ; il vous regarde et veut vous saluer. Vous savez que vous devez le connaître de quelque part, mais vous ne reconnaissez pas son visage. Il commence à vous parler et vous espérez désespérément obtenir une information contextuelle, n’importe quoi, qui pourrait vous aider à vous souvenir de qui est cette personne. Vous vous sentez horrible, comme si cet oubli était le reflet de votre propre personnalité déplorable.

Je suis là pour vous dire que c’est normal, et que vous n’êtes pas seul·e. Certaines personnes ont tout simplement plus de mal que d’autres à reconnaître et à mémoriser les visages, qu’il s’agisse de célébrités ou de gens qu’elles connaissent réellement. Selon Roberta Daini, professeure de neuropsychologie à l’Université de Milan-Bicocca, les gens sous-estiment souvent la difficulté qu’éprouve notre cerveau à percevoir un objet, un animal ou une personne, parce que le mécanisme est tellement fluide. « Vous pourriez penser que, parce que nous ouvrons les yeux et reconnaissons immédiatement les choses, la perception est un processus simple, mais c’est en réalité très complexe », dit-elle.

C’est particulièrement vrai pour distinguer les visages, qui partagent tant de caractéristiques et sont donc plus difficiles à différencier pour notre cerveau que des objets. Des études ont en effet montré que nous reconnaissons les visages grâce à ce que Daini définit comme un processus « holistique, global et configural ». Autrement dit, les visages se ressemblent tellement que nous ne pouvons les distinguer qu’en analysant des différences comme la couleur des yeux ou la forme des lèvres — un peu comme reconnaître des objets en observant leurs petites parties constitutives (par exemple : le pied d’une table ou le motif d’un pull).

Aussi complexe que ce soit, nous avons largement appris à effectuer ce processus de manière spontanée et presque automatique depuis la naissance. Mais les résultats peuvent varier considérablement d’une personne à l’autre. « Toute capacité [cognitive] se situe à des niveaux différents selon les individus, explique Daini. Certain·es sont meilleur·es dans quelque chose, d’autres moins, et la plupart des gens se situent plus ou moins dans la moyenne. »

En neuropsychologie, les personnes qui n’oublient presque jamais un visage sont appelées « super-reconnaisseurs ». À l’autre extrémité du spectre, en revanche, il existe une condition appelée prosopagnosie, également connue sous le nom de cécité des visages. Bien qu’il n’existe pas d’estimations globales de sa prévalence, certaines études suggèrent qu’entre 2 % et 2,5 % de la population naît avec une prosopagnosie congénitale. Il existe également des personnes qui ont développé une cécité des visages à la suite d’une lésion cérébrale, par exemple.

Soyons clairs : ne pas être capable de mémoriser facilement les visages ne signifie pas automatiquement que vous souffrez de prosopagnosie. Il est raisonnable de concevoir cela comme un spectre, certaines personnes ayant des difficultés mineures et d’autres des problèmes plus importants. L’une des difficultés les plus fréquemment rapportées par les personnes atteintes de cécité des visages est de reconnaître quelqu’un qu’elles ne voient pas souvent, ou qui se trouve dans un environnement différent de celui où elles le voient habituellement. Mais lorsque le problème est particulièrement prononcé, les personnes ont du mal à reconnaître leurs proches, voire elles-mêmes dans un miroir. Elles peuvent être incapables de regarder un film sans perdre le fil de qui sont les personnages.

Malheureusement, la pratique n’y change rien non plus. Nous voyons tous de nombreux visages réels et leurs représentations, encore et encore, mais ce n’est pas une compétence que l’on peut améliorer avec le temps. Selon Daini, c’est parce que les scientifiques croient actuellement que la capacité — ou l’incapacité — à reconnaître les visages est fondamentalement inscrite dans nos gènes.

Certaines personnes ont néanmoins trouvé des stratégies alternatives pour essayer de distinguer leurs connaissances, comme mémoriser leur coiffure, leur voix ou leur posture. « Je connais quelqu’un qui souffre certainement de prosopagnosie congénitale, mais elle est vraiment douée pour compenser, dit Daini. Pour elle, ça n’a donc jamais été un gros problème. »

L’une de ses patientes, enseignante, se souvenait de ses élèves en fonction de l’endroit où ils s’asseyaient en classe. Elle s’est retrouvée affectée dans un établissement où, pour favoriser la socialisation, les élèves étaient encouragés à changer de place chaque semaine. « Cette enseignante avait vraiment du mal avec ça, et la direction de l’école ne comprenait pas, raconte Daini. Elle a dû partir au bout de peu de temps. »

Si vous réalisez que vous avez un problème similaire et récurrent, Daini affirme que ce n’est probablement pas parce que vous êtes timide ou distrait·e. Il est possible de passer un test mesurant votre difficulté à reconnaître les visages afin de recevoir un diagnostic de cécité des visages. « Dans certains cas, faire reconnaître ces difficultés de l’extérieur et trouver des outils [de soutien] peut être utile, dit-elle. Si vous pensez avoir des difficultés à reconnaître les gens, mais que cela ne vous semble pas trop problématique, vous n’avez pas nécessairement besoin d’être testé·e et diagnostiqué·e. »

Développer des stratégies personnelles de reconnaissance n’est pas la seule manière de gérer la condition. Selon certaines études expérimentales récentes, le médicament ocytocine pourrait améliorer la reconnaissance des visages chez les personnes atteintes, mais cette recherche en est encore à ses débuts.

Daini conclut que la chose la plus importante à faire concernant la cécité des visages est de sensibiliser davantage le public, car les jeunes enfants touchés par ce problème reçoivent souvent un diagnostic erroné de trouble autistique. « L’enfant ne regarde peut-être tout simplement pas les gens dans les yeux parce qu’il ne trouve pas cela informatif, dit-elle. Il regarde peut-être d’autres aspects autour du visage, non pas parce qu’il a un problème social, mais parce qu’il lui est difficile d’utiliser cette information pour comprendre qui est l’autre personne. Il peut recevoir un mauvais diagnostic et le porter toute sa vie. »