Les femmes afghanes dans l’objectif de Valentina Sinis : « Elles voulaient toutes raconter leur histoire »
Résumé en français de l’article Photographer Valentina Sinis’ portrayal of Afghan women: ‘They all wanted to tell their story’ de El País (6 février 2026), par Patricia R. Blanco.

Un groupe de femmes suit un cours de couture clandestin à Bamiyan, la ville même où les talibans ont dynamité, en 2001, deux bouddhas monumentaux taillés dans la roche. Dans un atelier secret de Kaboul, une jeune femme en maquille une autre. Et dans l’unité de soins intensifs néonatals d’un hôpital — l’un des rares endroits où les femmes peuvent encore travailler depuis le retour des talibans au pouvoir en août 2021 —, une médecin se lave les mains. Ces images composent Were Afghan Women to Unveil Their Tales (« Si les femmes afghanes dévoilaient leurs récits »), le projet de la photographe italienne Valentina Sinis, deuxième finaliste du Prix international de photographie humanitaire Luis Valtueña 2025, décerné par Médecins du monde.
« J’ai toujours travaillé sur des histoires de femmes, explique-t-elle. Après la prise du pouvoir par les talibans, les nouvelles de l’intérieur du pays se faisaient rares ; nous savions que les femmes disparaissaient de la vie publique, mais pas comment elles vivaient réellement. » Ses photographies sont exposées à la Fondation Ortega-Marañón de Madrid jusqu’au 28 février, aux côtés de celles du lauréat 2025, Samuel Nacar, et des deux autres finalistes. Sinis évolue d’ailleurs dans un milieu encore très masculin : les femmes ne représentaient que 36 % des 680 photographes ayant soumis des images au concours.
Sans le soutien d’aucun média ni d’aucune institution, Sinis s’est rendue en Afghanistan à la fin de 2024. Elle y a trouvé des femmes qui voulaient parler — non seulement par esprit de rébellion, mais par besoin fondamental que le monde sache qu’elles existent. « Ce qui m’a le plus impressionnée, c’est qu’elles voulaient toutes raconter leur histoire, qu’elles voulaient un témoin. Et surtout, faire comprendre que le plus dévastateur n’est pas de ne pas pouvoir travailler, mais de ne pas pouvoir étudier. » Depuis mars 2022, les talibans interdisent aux filles l’école secondaire ; à la fin de la même année, ils leur ont aussi fermé l’université. « Pour beaucoup, si on leur rendait le droit à l’éducation, le reste des restrictions deviendrait presque secondaire. »
Dans ses photographies, pas de combats, pas d’explosions, pas de corps mutilés. Des cours intérieures, des mains qui cousent, des regards de femmes qui s’épaulent et qui sourient. « Je ne cherche pas le sensationnalisme. C’est facile de faire des photos de guerre. C’est plus difficile de montrer la douleur intérieure, ce qui se passe quand on vous enlève votre avenir. » L’espoir est l’une des dernières armes qui restent aux Afghanes : des femmes enseignent en secret le maquillage et la couture à d’autres femmes. « D’une certaine façon, elles sont toutes des combattantes. Cette lutte est mentale : c’est une lutte pour se créer un espace où se sentir de nouveau vivantes, qui leur donne une raison de se lever chaque matin. » La plupart, pourtant, lui ont confié être « très déprimées » : même formées, aucun débouché professionnel ne les attend.
L’une des scènes qui l’ont le plus marquée ne figure sur aucune photo. Dans un appartement moderne de Kaboul — cuisine équipée, immense téléviseur, canapé confortable —, une jeune femme mariée à un taliban lui affirme, dans un anglais appris en ligne, qu’elle est heureuse, que sa vie est parfaite, que sa future fille n’aura besoin de rien de plus : un bon mari, une maison, des enfants. Pendant l’entrevue, le mari cogne contre le mur de la pièce voisine et l’appelle sans relâche. Au départ des deux femmes, il insiste pour les raccompagner ; elles prétextent des courses, puis l’aperçoivent qui tourne en voiture, à leur recherche, et se cachent dans un taxi. « Je me suis demandé si elle avait subi un lavage de cerveau complet, ou si elle parlait ainsi par peur », soupire Sinis.
Les femmes qui vivent hors du cercle taliban expriment une autre angoisse : celle d’un enfermement insensé. Beaucoup de maris et de pères voudraient qu’elles travaillent, tant la situation économique est mauvaise. Mais la crainte qu’elles soient arrêtées ou interrogées les pousse à leur interdire de sortir, ou à les accompagner partout. « Pas pour les contrôler, mais pour les protéger. Le résultat est pourtant le même : elles sont enfermées. »
Établir la confiance n’a pas été simple. Son premier fixeur, un homme inexpérimenté, lui a causé bien des problèmes ; elle a fini par se déplacer seule. Au marché, elle rencontre une avocate militante ; à une foire artisanale, d’autres femmes ; une boulangère lui en présente d’autres encore. Peu à peu, elle tisse son propre réseau, avec une prémisse de base : « Ma sécurité n’était pas le plus important ; l’essentiel était de ne pas les mettre en danger. » Le voyage a aussi démonté un stéréotype : Kaboul n’est pas « une ville sans femmes ». Toutes ne portent pas la burqa ; beaucoup portent l’abaya ou le hijab, et dans certains cafés, on voit des femmes ensemble, parfois même des couples. « Cela ne signifie pas du tout la normalité : c’est une normalité fragile, surveillée et limitée. »
Ce n’est pas la première fois que Sinis documente des vies de femmes dans des contextes extrêmes et invisibles : les suicides de femmes en Irak, où beaucoup s’immolent par le feu en ultime geste de désespoir ; les survivantes yézidies du groupe État islamique ; ou encore, en Sierra Leone, des femmes et des enfants brûlés à la soude caustique. Si une Afghane pouvait aujourd’hui parler librement au monde, croit-elle, elle demanderait une chose avant tout : « Le droit d’étudier, qui leur a été injustement retiré. Et le soutien de la communauté internationale pour le récupérer. »

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