|

Cuba : « Le problème n’est pas idéologique, c’est une incompétence impardonnable »

Résumé en français de l’entrevue Alejandro de la Fuente: ‘Cuba’s problem is not ideological, it is an unforgivable incompetence’ d’El País (11 avril 2026), par Boris Muñoz.

Unsplash

Pannes d’électricité constantes, transports paralysés, pénuries de nourriture et de médicaments, exode massif : Cuba entame la 67e année de sa Révolution dans un état de délabrement tel qu’on croirait le régime sur le point de tomber. Mais celui qu’a bâti Fidel Castro a survécu à bien des crises, et sa fin, maintes fois annoncée, n’est jamais venue.

Alejandro de la Fuente, professeur d’études afro-latino-américaines et directeur du programme Cuba à Harvard, propose dans cette entrevue une lecture qui déplace le débat. Le problème cubain, dit-il, n’est pas idéologique : c’est une incompétence — et il insiste sur le mot. L’effondrement, selon lui, a commencé vers 2020-2021, bien avant les mesures de Trump, et tient à l’incapacité du gouvernement à répondre aux défis du pays. Devant cette réalité, il a réprimé.

Son exemple le plus parlant remonte à la visite d’Obama en 2016. Le président américain arrivait avec un programme d’ouverture et une popularité immense; entrepreneurs cubains et parents cubano-américains se mettaient à investir. Le mois même de la visite, Fidel Castro ressuscitait pourtant la rhétorique anti-impérialiste, et les responsables cubains enchaînaient les déclarations hostiles. Pour de la Fuente, les institutions ont réagi par la peur, faute de savoir traiter avec Washington autrement que sur le mode de la confrontation. Quand elles ont voulu corriger le tir, Trump avait gagné.

L’historien décrit aussi un déplacement du pouvoir réel. Les négociations en cours ne passent ni par le président Díaz-Canel ni par la diplomatie, mais par le conglomérat militaro-commercial Gaesa, qui ne publie pas ses comptes. Un groupe d’affaires, note-t-il, peut discuter avec n’importe qui pourvu que ses intérêts soient protégés — ce qui en dit long sur la nature du régime.

Deux données structurelles éclairent la fragilité du modèle. D’abord sa dépendance : Cuba a toujours reposé sur des subventions extérieures d’une ampleur exceptionnelle, soviétiques puis vénézuéliennes, ces dernières ayant acheté un quart de siècle de sursis au projet révolutionnaire. Ensuite l’exode, qui a emporté de 15 % à 20 % de la population selon le démographe Albizu Campos. Ce ne sont pas que des individus qui partent, souligne de la Fuente, mais des jeunes, des femmes en âge de procréer — du talent. Reste un pays vieillissant dont seule la manne des envois de fonds masque l’improductivité.

Sur la politique de « pression maximale » de Washington, son jugement est sans détour : elle est éthiquement intenable, parce que faire pression sur Cuba signifie concrètement empêcher des gens d’aller à l’école et des hôpitaux de fonctionner. Il décrit Trump comme une caricature de la voracité impériale — tout en refusant de lui attribuer la responsabilité principale. L’architecte de la tragédie, insiste-t-il, n’est pas à Washington mais à La Havane.

Il se garde de toute futurologie sur une éventuelle révolte, notant seulement que la répression a décimé les mouvements sociaux et qu’aucune figure d’opposition rassembleuse n’a survécu. Sa conclusion tient malgré tout de l’espoir : il mise sur les réseaux que les Cubains reconstruisent à l’ombre du pouvoir, et sur une jeune classe entrepreneuriale à qui il ne manque que des espaces institutionnels. Sa meilleure version du pays? « Une Cuba prospère et social-démocrate. Une Cuba où la démocratie ne se construit pas au détriment du bien-être social, mais sur cette base. »

Similar Posts

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *